Mais qui êtes-vous (vraiment) Anna Wintour ?

On dit la rédactrice en chef du Vogue américain insaisissable, exigeante, froide, très froide. Mais parfois, la puissante journaliste sourit, si bien qu’elle déroute son public. Qui se demande quelle femme se cache derrière le masque qui a inspiré le personnage du Diable s’habille en Prada ?

Des lunettes couvrantes, une moue glaciale, un carré coupé à la serpette… Dans l’imaginaire collectif, il n’en faut pas beaucoup plus pour que se dessinent les traits d’Anna Wintour. Et finalement, pas beaucoup plus non plus pour briser le mythe. Ici, ce sera une photo surgie du compte Instagram de Suzy Menkes, la journaliste fashion qui impose le respect à toute la planète mode.

On peut y voir la rédactrice en chef à la tête du Vogue américain depuis 1988 offrir des yeux rieurs et un sourire frontal à son accompagnatrice dans les rues de Venise où se tenait, ce dernier week-end d’août, le défilé Alta Moda de Dolce & Gabbana. Malgré la pluie, le cadrage approximatif et l’absence des lunettes noires, Anna Wintour baisse la garde. Son visage apparaît sympathique. «Est-ce vraiment elle?», s’interroge, entre autres, Jean-Jacques Picart, l’homme de l’ombre de la mode française, qui a conseillé les grands patrons du luxe pendant près de cinquante ans, dans un commentaire laissé sous la photo.

Anna Wintour aux récompenses du conseil des créateurs de mode américains (New-York, le 9 Janvier 1989.)

Anna Wintour au dîner Armani au musée des Arts Modernes (New-York, le 30 Octobre 1990.)

Anna Wintour et Karl Lagarfeld au diner pour la recherche contre le SIDA (New-York, le 29 Novembre 1990.)

Anna Wintour aux récompenses du conseil des créateurs de mode américains (New-York le 25 Février1991.)

“Êtes-vous une garce ?”

À raison. Celle que d’aucuns appellent la «grande prêtresse de la mode» s’est forgée une réputation froide et hautaine qu’elle cultive depuis des années aux premiers rangs des défilés de mode où elle aime apparaître seule, le visage couvert de grandes lunettes noires. Et aussi à l’occasion de rares interviews accordées à quelques médias bien choisis. Celle donnée au magazine d’information américain 60 minutes en 2009 sera restée célèbre. «Êtes-vous une garce?», lui demande le journaliste Morley Safer. La réponse fut aussi étonnante que la question : «Un tas de gens travaillent avec moi depuis quinze ou vingt ans. Si je suis vraiment une telle garce, ils ­doivent être masochistes!»

Bien qu’elle prenne soin de faire de l’ironie, nul n’ignore que la Britannique Anna Wintour est l’héroïne à peine masquée du Diable s’habille en Prada, roman écrit en 2004 par celle qui fut son assistante pendant un an, Lauren Weisberger. Le petit pavé de 400 pages a été adapté au cinéma, propulsant l’actrice Anne Hathaway sur le devant de la scène et entérinant le personnage puissant et tant redouté d’Anna Wintour, jusqu’alors peu connu du grand public, incarné par Meryl Streep. Dans ce livre, la jeune femme y raconte l’année de cauchemar vécue à assister une puissante rédactrice en chef d’un grand magazine de mode. Ses exigences, sa froideur et ses ordres collent désormais aux petits polos et aux tailleurs Chanel de la vraie Anna.

Êtes-vous impitoyable ?

Serait-elle pour autant «dépourvue de gentillesse humaine» ? Ce n’est pas son ex-bras droit André Leon Talley qui affirmera le contraire. Le flamboyant rédacteur de mode, et ami de trente ans, publiait ses mémoires en 2020 peu de temps après avoir été brutalement renvoyé du Vogue. Il y raconte sa relation complexe avec Anna Wintour affirmant qu’elle est «impitoyable». Et y dessine un portrait au vitriol : «Une femme coloniale, appartenant à un environnement colonial, qui ne se remet pas en question et ne laissera rien mettre en péril ou questionner son privilège blanc».

À la fin de ses études, André Leon Talley débarque à Manhattan et fait la connaissance d’une figure locale en pleine ascension : Andy Warhol. Celui-ci lui offre son tout premier job à la Factory. (Photo Andy Warhol.)

André Leon Talley et Yves Saint Laurent à Paris, en 1978.

André Leon Talley et Marc Jacobs à New York, en novembre 1990.

Son secret pour avoir du style ? « Afficher une belle énergie ! Miser sur les accessoires et cultiver une certaine singularité. Pourquoi vouloir ressembler à la voisine ? » (New York, 2003.)

À ces mots, «la Wintour» reste de marbre comme pour mieux ajouter de l’eau à la glace. Mais à une époque où le mouvement Black Live Matter prend de l’ampleur, la patronne du Vogue américain est de nouveau mise en cause. En octobre 2020, une enquête du New York Times met en lumière les témoignages d’une dizaine de ses anciens employés. Certains déclarent que la directrice artistique de Condé Nast a cultivé un environnement de travail raciste, et cela pendant des années. Acculée, la diva abandonne ses codes distanciels et présente ses excuses dans un mail envoyé en interne : «Je voudrais dire que je sais que Vogue n’a pas trouvé assez de moyens de promouvoir et de donner assez de place aux éditeurs, écrivains, stylistes et créateurs noirs. Nous avons aussi commis des erreurs, en publiant des images ou des histoires blessantes ou intolérantes. J’en assume l’entière responsabilité».

La puissante patronne affiche alors une expression déroutée qu’il est rare de voir se dessiner sur son visage. Mais pour certains, les excuses ne passent pas. Anna Wintour agirait ainsi pour sauver son poste. Car à l’époque les rumeurs la disent sur le point d’être mise à la porte. Pourtant, deux mois plus tard l’histoire montrera que ces rumeurs étaient fausses. Ce n’est pas un renvoi qui la guettait, mais une nouvelle promotion inédite, spécialement créée pour elle. Anna Wintour a été nommée «responsable du contenu Monde» par Condé Nast, et ce pour l’ensemble des titres de magazine du groupe – à l’exception du New Yorker.

Êtes-vous “in love actually” ?

Ces épisodes pas toujours glorieux sont venus rappeler que l’infaillible prescriptrice est d’abord une femme avec ses failles et ses défauts. Ses passions, ses romances qui piquent la curiosité du monde de la mode et au-delà. Depuis plusieurs années, des rumeurs courent ainsi autour de sa présumée idylle avec l’acteur Bill Nighy, l’irrésistible rockeur ringard de Love Actually. Récemment, le duo a été une nouvelle fois aperçu en train de s’enlacer lors d’un dîner à Rome. Une image douce et romantique, loin du masque impassible derrière les lunettes noires.

Ceux qui la connaissent la disent pourtant obsessionnelle, passionnée. On est allé jusqu’à lui prêter une liaison avec Bob Marley, ce qu’elle a démenti. Dans le New York des années 1970, on lui prête aussi des histoires intenses avec l’éditeur ­anarchiste Richard Neville et le chroniqueur mondain Nigel Dempster. Mais c’est avec David Shaffer, éminent pédopsychiatre, qu’elle se mariera et aura deux enfants, Bee et Charles. Dans les pages mondaines, elle sera alors de tous les galas, souriante, charmeuse, gaie, et même tactile avec Karl Lagerfeld dont elle est devenue très proche. Sa médiatisation s’accentue quand sa liaison passionnelle avec le financier texan J. Shelby Bryan se révèle au grand jour. Elle met fin à son mariage en 1999 et scelle l’ère glaçante d’Anna Wintour. En 2021, le réchauffement “billnightique” fera-t-il fondre la glace ?

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