Pourquoi Adèle Haenel a quitté les César 2020 avant la fin

  • Samedi, aux alentours de minuit et quart, Adèle Haenel a quitté la salle Pleyel où se déroulait la 45e édition des César.
  • L’actrice était révoltée que le César de la meilleure réalisation ait été décerné à Roman Polanski.
  • Ces derniers mois, Adèle Haenel avait pris position contre les honneurs accordés à Roman Polanski.

« Distinguer Polanski, c’est cracher au visage de toutes les victimes », avait déclaré Adèle Haenel dans
une interview au New York Times, publiée lundi. Elle avait ajouté : « Ça veut dire : “ce n’est pas si grave de violer des femmes.” ».

Alors, en parfaite cohérence avec ces déclarations, lorsque, peu après minuit, dans la nuit de vendredi à samedi, le César de la meilleure réalisation a été décerné à Roman Polanski, elle s’est levée de son siège. Puis elle a quitté la salle Pleyel où se déroulait la 45e édition de la cérémonie censée célébrer le cinéma français. Avant de disparaître du champ des caméras, elle a crié son indignation : « La honte ! ». Plusieurs autres personnes, dont Céline Sciamma, réalisatrice de Portrait de la jeune fille en feu, l’ont suivie.

Quelques heures plus tôt, sur le tapis rouge, Adèle Haenel était un brin crispée, mais souriante. Au micro de Canal+, elle déclarait : « C’est important qu’on soit là. On est un peu tendues. Mais contentes de représenter notre cinéma et nos idées. » Entourée de l’équipe de Portrait de la jeune fille en feu, l’actrice soulignait l’importance « de montrer la vitalité de [leur] vision du monde, dire qu’elle est politique, inventive et aimante. Qu’elle laisse la place aux gens. »

Deux trophées destinés directement à Roman Polanski

La majorité des votants de l’Académie des César n’ont pas été sensibles à ce point de vue. Nommé huit fois, Portrait de la jeune fille en feu ne repart qu’avec un seul trophée, celui de la meilleure photo, attribué à Claire Mathon. En revanche, malgré la controverse, J’accuse de Roman Polanski repart avec trois statuettes. Deux d’entre elles, celle de l’adaptation et celle de la réalisation, reviennent directement au cinéaste.

Sauf à être de mauvaise foi, impossible de ne pas voir l’enjeu symbolique entourant cette 45e cérémonie des César. Impossible d’ignorer que Roman Polanski est visé par plusieurs accusations de viol et qu’il est toujours poursuivi par la justice américaine pour relations sexuelles illégales avec une mineure. Impossible de faire comme si Adèle Haenel n’avait pas témoigné, cet automne, des « attouchements » et du « harcèlement » que lui aurait fait subir le réalisateur Christophe Ruggia quand elle avait entre 12 et 15 ans. Impossible, encore, de faire comme si, ces deux personnalités n’incarnaient pas autre chose que leurs activités professionnelles, a fortiori en pleine ère post -#MeToo.

Le ministre de la Culture Franck Riester, l’avait explicitement exprimé, vendredi matin : primer Roman Polanski « serait un symbole mauvais par rapport à la nécessaire prise de conscience que nous devons tous avoir dans la lutte contre les violences sexuelles et sexistes ».

L’appel à débattre

Des propos en phase avec ceux tenus par Adèle Haenel en novembre dernier au Festival de La Roche-sur-Yon (Vendée). L’actrice, invitée d’honneur de l’événement, avait spontanément pris la parole lors d’une rencontre avec le public. Elle avait confié être « un peu vexée » de voir que J’accuse figurait dans la programmation. « Je pense que dans le contexte actuel, ce serait pas mal d’encadrer ce film d’un débat sur “Qu’est-ce que la différence entre l’homme et l’artiste ?”, ainsi que sur les violences faites aux femmes, avait-elle suggéré. On est dans une structure où l’on est tous plus ou moins informés de ce que signifie la culture du viol. On peut en parler de manière structurelle et au moins ouvrir le débat pour que ça change. »

Elle avait été entendue. Quelques jours plus tard un débat avait été organisé. Adèle Haenel avait lu au micro un extrait de La Mère de toutes les questions de Rebecca Solnit. « Qui est entendu et qui ne l’est pas définit le statu quo. Ceux qui l’incarnent, la plupart du temps au prix de silences extraordinaires pour eux-mêmes, se rapprochent du centre ; ceux qui incarnent ce qui n’est pas entendu ou ceux qui attaquent les bénéficiaires de ce silence sont poussés à la marge. En redéfinissant les voix qui comptent, nous redéfinissons notre société et ses valeurs. »

Adèle Haenel est devenue une « voix qui compte » deux semaines plus tard en racontant à Mediapart les violences subies durant son adolescence. Le sacre de Roman Polanski est sans doute apparu, à ses yeux, comme une volonté des votants de l’Académie des César de rester dans le statu quo. Ce qu’il s’est passé lors de ces César 2020 ne devrait pas manquer d’agiter à plus ou moins long terme le petit monde du cinéma français, qui est peut-être en train de vivre sa Bataille d’Hernani.

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