Justine Lévy : "Les mères n’ont pas vocation à tout comprendre de leur enfant"

Interview.- Avec Son fils, la romancière publie le journal imaginaire de la mère d’Antonin Artaud, homme-théâtre, poète ébloui, artiste hors norme… Et abandonne l’autofiction pour se glisser dans la peau de cette femme qui a voulu sauver son fils, comprendre son génie et sa folie.

Avec Son fils, Justine Lévy quitte les terres de l’autofiction pour un roman qui prend la forme d’un journal intime – celui de la mère d’Antonin Artaud. L’auteure de Rien de grave (1) dit l’amour et le dévouement, mais aussi l’impuissance et la colère d’Euphrasie Artaud vis-à-vis de celui qui développa le concept de «théâtre de la cruauté» et passa une grande partie de sa vie interné dans des asiles et des hôpitaux psychiatriques, où il subit électrochocs sur électrochocs. Éclairant ses relations avec les Surréalistes comme son rapport à sa mère, Justine Lévy s’interroge sur la folie d’Artaud, sans doute consubstantielle à son génie, tout en revisitant des thèmes qui lui sont chers, de la maternité à l’addiction.

Une mère rejetée

Madame Figaro. – Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser à la mère d’Antonin Artaud ?
Justine Lévy. –
Je comprenais la vie, le génie d’Antonin Artaud, mais je n’avais pas le sentiment de tout saisir de ses écrits – Le Théâtre et son double, Les Cenci… Je me suis obstinée. J’ai essayé encore et encore. Mon mari, Patrick Mille, m’a dit que c’était dommage de ne pas en faire quelque chose. Seulement, toucher à Antonin Artaud n’était pas simple… Et puis j’ai songé que les mères n’avaient pas vocation à tout comprendre de leur enfant et qu’adopter le point de vue d’Euphrasie m’allégerait de mes scrupules. Un jour, j’ai lu qu’elle était allée le voir, désespérée, dans une des cliniques où il était interné et qu’Artaud ne l’avait pas reconnue, qu’il l’avait chassée. Ça m’a bouleversée. Il n’y a rien de pire que de voir son enfant enfermé et d’être impuissante à l’aider. Et je me suis demandé comment j’aurais réagi s’il m’était arrivé la même chose… Ce fut le point de départ. Tout ça est mal connu, en définitive. Je me suis glissée dans les blancs, les zones opaques de cette histoire. Je me suis mise dans la peau d’une mère qui veut aider son fils et que son fils rejette.

Les gestes qui tuent, les gestes qui sauvent

Étiez-vous également fascinée par la très fine ligne entre folie et génie sur laquelle Antonin Artaud semble avoir dansé toute sa vie ?
J’étais, en tout cas, très intéressée par l’idée qu’on pouvait voir le génie comme une maladie dont il fallait guérir pour être heureux et exister comme citoyen… Il y a eu, de son vivant et après, un vrai procès médiatique intenté aux médecins qui avaient enfermé Artaud et il me semble que je suis plus nuancée. Il est très difficile de comprendre jusqu’où on peut aller pour apaiser une douleur. Je ne sais pas si Artaud aurait été Artaud s’il n’avait pas été protégé à un moment donné. Il n’était pas adapté au monde extérieur, il était incapable de se faire un café, de se préparer à manger, rien. Les médecins à qui il avait affaire le respectaient et voulaient l’aider. Et, bien sûr, c’était compliqué, car lui ne voulait pas être interné. Il a passé son temps à envoyer des lettres, à supplier ses amis, à mentir sur l’état de sa souffrance pour trouver un moyen d’échapper à l’emprise des médecins. Mais, dans le même temps, il avait besoin d’eux pour des prescriptions d’antidouleurs comme le laudanum… Il était très choqué qu’on ne puisse pas se droguer quand on en avait besoin. Il ne se considérait pas comme un toxicomane. Il ne s’agissait pas d’un désir d’expérimentation ou d’élévation de l’âme : il voulait juste pouvoir écrire sans avoir physiquement mal.

Vous évoquez les piqûres d’arsenic et de mercure qu’on lui a faites quand il était jeune pour soigner des maux de tête soi-disant liés à une syphilis héréditaire…
Qu’est-ce qui sépare, en définitive, les gestes qu’on fait pour sauver et les gestes qui tuent ? Euphrasie Artaud aimait profondément son fils, elle voulait l’aider – à cet égard, elle était sans ambiguïté -, mais elle a fait trop, elle a eu trop confiance en la médecine. Elle est en partie responsable de ce qui arrive ensuite, et elle le sait, elle le sent. Il y a eu un moment de bascule avec la guerre. Elle était contente qu’il en soit protégé en étant interné. Elle lui apportait de quoi subsister, ce qui n’était pas le cas pour tous – avec le rationnement, les gens mouraient comme des mouches -, et c’est là qu’elle a commencé à accepter. Progressivement, elle a cessé de vouloir qu’il sorte. Ses lettres en témoignent : après avoir supplié les médecins de laisser son fils retourner à une vie normale, avec l’idée qu’elle pourrait l’aider, l’héberger, elle s’est mise à se battre contre l’entourage, les admirateurs, tous ces gens dont elle pensait qu’ils ne le comprenaient et ne le connaissaient pas. Elle était convaincue désormais que son fils était trop inadapté au monde extérieur et à une existence normale pour sortir. À ses yeux, le fait d’être enfermé ne l’empêchait pas, du reste, d’être un grand écrivain. C’était simplement un gage de sécurité.

Overdose du “moi”

Pensez-vous que ce livre, même s’il comporte des ponts thématiques avec vos autres romans, comme la maternité ou la folie, marque pour vous l’abandon de l’autofiction ?
Oui. Je faisais une overdose du moi, du roman familial, de l’autofiction. C’est drôle à dire, mais mon dernier roman, La Gaieté, m’a rendue mélancolique : il me semblait que j’avais dit tout ce que je voulais dire, tout ce que j’avais à dire. La littérature est le domaine de l’infini et là, j’avais l’impression que c’était fini. Et puis, même quand ça vous sauve, écrire sur soi fait du mal à soi, parfois aux autres aussi… On expose de tels secrets que cela peut faire de terribles dégâts, vous tuer rétrospectivement de chagrin. Et, en même temps, vous pouvez mourir de ne pas le faire… Toujours est-il que je n’avais plus envie d’écrire sur moi et c’est aussi pour cela que je suis allée vers Antonin Artaud. Son fils n’est pas roman à clés. Mais, bien sûr, votre biographie et vos obsessions vous rattrapent – ainsi que la maternité qui est, quand même, la grande affaire de ma vie ! Je ne regrette aucun des romans précédents, mais je suis contente d’être passée à la fiction. Pour la première fois, je n’aurai pas honte qu’un livre se vende. Avant, j’avais un peu l’impression de me vendre moi. Ces textes m’ont sauvée, ils étaient nécessaires, mais je suis heureuse d’en être sortie. Je me sens libre.

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