Rhoda Scott, l'organiste aux pieds nus, repart sur les routes de France

Il y a un peu plus d’un demi-siècle, Rhoda Scott a posé ses valises en France où elle a construit sa vie et une brillante carrière d’organiste et de chanteuse de jazz. De formation classique, bercée par le gospel et le blues, Rhoda Scott, née le 3 juillet 1938 dans le New Jersey, s’est adaptée aisément à différents genres musicaux et a croisé d’illustres artistes parmi lesquels Count Basie, Ray Charles ou, côté français, le batteur Daniel Humair.

En 2004, “the Barefoot Lady” – un surnom dû à son habitude de jouer pieds nus – a fondé un groupe de musiciennes, le Rhoda Scott Lady Quartett, avec lequel elle va sortir en novembre un nouvel album en effectif All-Stars. Juste avant que n’éclate la crise sanitaire, elle s’est installée au Mans et a sorti un disque, Movin’ Blues (Sunset Records) en duo avec le batteur Thomas Derouineau, qu’elle a défendu en concert à Paris en mars 2020 juste avant le confinement. Après avoir regoûté brièvement à la scène à la rentrée 2020, et après les mois de silence du spectacle vivant, l’artiste repart sur les routes : Maisons-Laffitte ce vendredi 25 juin avec le Lady Quartet, la Seine Musicale le 30 juin avec Jacky Terrasson, puis la première édition du Niort Jazz Festival, avant une longue série de dates.

Franceinfo Culture : Quels sont vos premiers souvenirs musicaux ?
Rhoda Scott : Ça se passait à l’église de mon père. Ma mère y jouait du piano. Il paraît que quand on rentrait à la maison, je me mettais au piano et je reproduisais exactement ce qu’elle avait joué, je m’en souviens très vaguement. Mais je me rappelle qu’à dix ans, toujours à l’église où je suivais les livres de cantiques, j’ai spontanément appris à déchiffrer la musique. J’ai tout compris : ce qu’était le solfège, les notes, la clé de sol…

Pourquoi l’orgue ? Du fait de la présence de cet instrument à l’église ?
Oui. Mon père est allé travailler dans une église où il y avait un orgue, à Whitesboro dans le New Jersey, une ville gérée par les Noirs selon sa charte fondatrice. Je devais avoir environ huit ans. Jusque-là, je n’avais vu que des pianos. J’ai demandé à voir l’orgue, j’y suis allée, j’ai commencé à l’essayer, faire des expériences. À partir de là, je n’ai jamais ressenti le besoin d’autre chose, d’un autre instrument. À l’orgue, je jouais les morceaux que j’avais entendus à l’église. Au moment où j’ai appris à lire les partitions, j’ai déchiffré tous les cantiques du début à la fin, puis en inversant la main droite et la main gauche pour le plaisir !

À quand remonte votre habitude de jouer pieds nus ?
Dès la première fois. J’ai vu un clavier parterre, l’orgue était tout neuf, alors j’ai retiré mes chaussures, ça me semblait logique. Plus tard, pendant mes études, j’ai été amenée à jouer sur des grandes orgues où il fallait rester chaussée mais je n’étais pas à l’aise.

Qui étaient vos sources d’inspiration en musique ?
Au début, j’apprenais tout par la radio. On avait des stations qui ne jouaient que des artistes noirs. On écoutait du rhythm and blues, surtout Ray Charles. Les artistes de gospel comme Mahalia Jackson, Alex Bradford et toute la musique de l’église m’ont beaucoup inspirée.

Comment le jazz est-il entré dans votre vie ?
Quelqu’un de la chorale de l’église m’a proposé de jouer avec son quartet, en club. Je ne connaissais rien à cette musique mais j’ai accepté. Comme ça payait mieux que la comptabilité, mon choix a été rapide ! Puis ça a fait boule de neige et d’une chose à l’autre, j’ai commencé à faire du jazz. Mais je considérais que je n’avais pas fini mes études. Quatre ou cinq ans plus tard, je suis allée à la Manhattan School of Music. À l’époque il n’existait pas encore de département de jazz, on y étudiait la musique classique. Beaucoup de musiciens de jazz y étudiaient comme Yusef Lateef et Ron Carter.

Vous y avez reçu un Grand Prix…
J’étais fière, j’avais la plus haute moyenne en matière académique et en matière musicale.

Vos débuts ont été marqués par une rencontre importante avec Count Basie…
C’est lui qui m’a lancée. Ça s’est passé à Newark, dans le New Jersey. J’avais un trio et je jouais dans un bar où Count Basie était la tête d’affiche. Je jouais pendant ses entractes. Il venait alors s’assoir et nous écouter. À la fin, il a demandé à me voir et m’a dit : “J’aime beaucoup ce que vous faites, je voudrais que vous veniez jouer dans mon club.” Il avait un club de jazz à Harlem. C’est comme ça que j’ai commencé à New York. J’y ai joué régulièrement pendant deux ou trois ans. J’ai rencontré les musiciens de Count Basie ainsi que d’autres qui venaient faire le bœuf. C’est là que j’ai rencontré Eddie Barclay. Il m’a mis en tête l’idée de venir en France. Il ne m’a pas parlé tout de suite mais il a échangé avec mon saxophoniste : “Demandez-lui si elle voudrait venir en France, elle pourrait faire quelque chose.” À l’époque j’étais à la Manhattan School of Music et je jouais la nuit. Sur le moment, je n’étais pas intéressée, mais ça m’a fait réfléchir parce que je pensais à Nadia Boulanger [ndlr : légendaire pédagogue] qui enseignait en France.

Pourquoi cette envie de venir en France ?
C’était la suite logique pour moi. J’avais commencé à enseigner à la Manhattan School dans le département préparatoire, mais je ne me sentais pas très qualifiée. La directrice de mon département avait fait des études avec Nadia Boulanger. Elle en parlait tout le temps. Je me suis dit que si je pouvais étudier avec elle, j’aurais quelque chose à ajouter à mon master, ma licence. Alors elle m’a fait une lettre de recommandation et je suis partie en France en 1967.

Quel souvenir gardez-vous de cette expérience ?
Je me souviens que ça marchait très bien pour moi dans les classes de solfège. J’entendais tout ce qu’on faisait. Et j’ai suivi des cours privés avec Mademoiselle Boulanger à Fontainebleau pendant deux mois. Elle était très impressionnante et elle me faisait un peu peur. J’étais intimidée, comme figée. Je ne pouvais pas parler, je n’arrivais pas à communiquer avec elle. Elle était très sévère. Elle me disait : “Mademoiselle Dieudonné (c’était mon professeur de solfège) me dit que vous avez beaucoup de talent. Mais moi, je ne le vois pas.”

Vous avez essayé de lui en faire la démonstration ?
Je n’ai pas pu ! Au moins, j’avais les cours de solfège. Ce que Mademoiselle Boulanger faisait le plus avec moi, c’était discuter. Elle m’a parlé de la contraception, de la maternité, des choses de femmes. De racisme aussi. Peut-être qu’elle avait besoin d’évoquer ce genre de choses. Mais sa plus grande leçon, c’était de dire : “Il faut trouver sa voix, v-o-i-x.” Il faut trouver ce qu’on a en soi. Alors je me suis dit : “Bon, ce n’est pas la musique classique, parce que je n’ai pas reçu d’enseignement avant mes 17 ans. Il faut que je cherche autre chose.” Donc j’ai continué dans le jazz. Je suis rentrée aux États-Unis pour reprendre l’enseignement, mais j’étais trop fascinée par la France. J’ai demandé une année sabbatique et je suis arrivée à Paris en février 1968.

Le fait que d’autres artistes afro-américains avaient trouvé en France un pays plus accueillant, moins hostile que leur pays d’origine, vous a-t-il influencée ?
À l’époque, je ne connaissais que Joséphine Baker. J’étais jeune dans le monde du jazz, je n’avais pas suivi ce que faisaient les musiciens. Joséphine Baker était une légende pour nous. Je savais qu’elle était en France. J’ai pu remarquer que nous étions bien reçus, je n’ai pas eu l’impression qu’il existait une discrimination. J’ai pensé : “Il faut que je sache ce qu’il se passe en France.”

Vous souvenez-vous des premiers temps de votre séjour ?
J’ai connu les manifestations de Mai 68. J’étais inscrite à l’Alliance française et je passais tous les diplômes pour pouvoir parler français. Les professeurs étaient fantastiques. Ils nous expliquaient ce qui se passait dans les manifestations. C’est un grand souvenir. Je me souviens de jeunes qui essayaient de renverser un bus. Auparavant, ils avaient fait descendre tous les passagers. Une fois qu’il a été évacué, les manifestants ont essayé de le retourner, sans y parvenir. Alors, c’est les passagers qui les ont aidés à renverser le bus ! Je me suis dit : “Ils sont fous, les Français !” Mais j’ai trouvé ça tellement formidable ! J’habitais un petit studio rue du Bac, au milieu de tout ça. Ma propriétaire, qui était très gentille et qui m’appelait “ma cocotte”, avait connu la guerre et les pénuries. Elle me disait : “Il faut aller acheter de l’huile et du sucre !”

Comment a démarré votre carrière de jazzwoman en France ?
J’ai commencé à jouer au Bilboquet, à Saint-Germain-des-Prés, en juillet 1968. Après Mai 68, tout le monde était mûr pour quelque chose de nouveau. Le club était tenu par Raoul Saint-Yves qui travaillait avec Eddie Barclay. Je suis arrivée pieds nus, je jouais de l’orgue, ce n’était pas très courant en France. C’était la folie. J’ai joué sept soirs par semaine pendant six mois. C’est comme ça que j’en suis venue à connaître Raoul Saint-Yves [elle l’a épousé en octobre 1969]. À la fin de la nuit, il m’emmenait aux Halles, on mangeait et il m’expliquait tout l’argot ! C’était un expert ! Au Bilboquet, les gens faisaient la queue tous les soirs, j’étais une nouveauté pour eux. Je ne me rendais pas compte de qui venait m’écouter : Eddy Mitchell, Johnny Hallyday, Jean Yanne qui jouait un peu d’orgue… Raoul me disait juste : “Ma chérie, voici un pote, il fait du cinéma, il chante…” Ou il venait avec Serge Reggiani et disait : “Mon pote vient d’avoir un disque qui marche du tonnerre.” Je répondais : “Ah oui, c’est bien !” 

Quand il m’a présenté Charles Trenet, je venais de jouer un morceau de lui – sans le savoir. Raoul a dit : “Mon pote est très content parce que tu as joué la note qu’il fallait.” Trenet a ajouté : “Oui, souvent les musiciens oublient de jouer une certaine note dans le verset…” Raoul m’a dit que c’est Trenet qui avait composé le morceau. J’ai répondu : “Non, je ne crois pas. C’est un morceau américain.” En Amérique, ça s’appelle I Wish You Love [ndlr : adaptation de Que reste-t-il de nos amours ?] Tout le monde le chantait, le jouait, ça ne pouvait pas être français ! J’ai appris ce jour-là que c’était du Charles Trenet ! Par la suite, j’ai été très impressionnée, mais sur le moment, j’étais ignorante, je ne savais pas ce qu’il se passait… Je répondais juste aux gens : “Merci beaucoup !”

Dans votre dernier disque à ce jour, Movin’ Blues, vous renouez avec le duo orgue-batterie. Quel est le plaisir particulier à jouer dans cette formule ?
Ça me permet de jouer ce que je veux ! Quand je travaillais avec un saxophoniste, il demandait : “Tu le fais en mi bémol ou si bémol ?” Je répondais : “Non, j’allais le faire en ré…” Et lui : “Non, ça se joue dans la tonalité originelle, si bémol.” Moi, je ne pense pas à tout ça, je me mets juste à jouer ! En France, quand je joue avec un groupe, on me demande : “Quel est le premier morceau qu’on va jouer ?” Je réponds : “Si on jouait Moanin’ ?” Alors le batteur vient me voir : “Écoute, je ne le sens pas... On ne peut pas commencer par quelque chose avec un autre tempo ?” À force d’être obligée de penser à tout ça, je me suis dit qu’avec seulement un batteur, je n’aurais plus ce problème. Et si on me demande quel est le prochain morceau, je réponds : “Je n’en ai aucune idée, on verra ! Mais le plus important, c’est de réagir. Je joue, tu joues, tu réagis.” Alors je peux jouer n’importe quel style, n’importe quel tempo, je laisse le batteur sentir les choses… J’ai la chance d’avoir eu des batteurs formidables, qui “me sentaient” ! Après Daniel Humair pour mon premier disque en France, il y a eu Kenny Clark qui était comme un grand-frère, on a fait une tournée et un disque ensemble. Et il y a eu un batteur américain qu’on a fait venir, Victor Jones, qui jouait à l’époque avec Stan Getz, on était très complices. Il y a eu Lucien Dobat, et enfin Thomas Derouineau, qui ne vient pas du jazz mais qui s’intéressait énormément à cette musique.

Pourquoi avoir lancé un quartet entièrement féminin ? Aviez-vous la volonté de donner un coup de pouce aux femmes dans le jazz ?
Ça s’est fait par hasard. En 2004, Jazz à Vienne m’a contactée pour me parler d’une “Nuit des femmes” à laquelle devait participer Abbey Lincoln [grande chanteuse de jazz], or elle était malade. Le directeur artistique de l’époque, Jean-Pierre Vignola, m’a demandé de venir avec un quartet de femmes. Mais je ne connaissais pas de femme musicienne en France ! Il en connaissait et a proposé de nous mettre en contact. Il y avait Airelle Besson [trompettiste], Julie Saury [batteuse] et Sophie Alour [saxophoniste]. On s’est rencontrées et on s’est plu tout de suite ! On se sentait des pionnières ! Je n’avais jamais joué avec des femmes auparavant. J’ai trouvé ça formidable. On a joué à Vienne, on était présentées par Dee Dee Bridgewater. Plus tard, elle nous a dit, les larmes aux yeux : “C’était tellement beau, il faut que vous restiez ensemble.” Effectivement, on s’est dit qu’on n’allait pas se quitter comme ça. On a enchaîné avec plusieurs autres festivals, puis, l’année suivante, plusieurs concerts. On a fait un premier CD. On jouait beaucoup au Sunset, à Paris, jusqu’à devenir un peu le groupe fétiche du club. Quand on a voulu faire un deuxième CD, We Free Queens (2017), Stéphane Portet [patron du Sunset] a proposé de le produire. Au départ, on jouait des compositeurs qu’on aimait bien. Puis on a commencé à faire nos propres compositions. C’est une bonne expérience. Je les aime beaucoup. Aujourd’hui, je joue avec ces musiciennes mais je ne chante plus. Je laisse l’orgue chanter pour moi.

Rhoda Scott en tournée en France
Vendredi 25 juin 2021 : Maisons-Laffitte Jazz Festival, 21H, avec le Lady Quartet
(Rhoda Scott : voix, orgue ; Lisa Cat-Berro : saxophone alto ; Sophie Alour : saxophone ténor ; Julie Saury : batterie)

Mercredi 30 juin 2021 : Seine musicale, 20H30. “Jacky Terrasson Trio invite Rhoda Scott.”
(Jacky Terrasson : piano ; Rhoda Scott : orgue ; Géraud Portal : contrebasse ; Jeff Ballard : batterie)

Jeudi 1er juillet 2021 : Niort Jazz Festival, 23H. Rhoda Scott & Friends
(Rhoda Scott : orgue ; Leslie Lewis : voix ; Thomas Derouineau : batterie ; Nicolas Peslier : guitare ; Carl Schlosser : saxophone, flûte)
> Son agenda-concert complet

Source: Lire L’Article Complet