"J’ai voulu faire swinguer l’Orchestre national de France" : trois concertos de Martial Solal à découvrir ce soir sur France Musique

Pianiste de jazz de légende, Martial Solal, 93 ans, dont quelque 70 ans de carrière, est autant compositeur qu’improvisateur hors pair. Très tôt, il y a plus d’un demi-siècle, il a abordé une écriture pour des formations élargies à une douzaine d’instrumentistes avant de collaborer à ses premières œuvres orchestrales. Le 11 septembre 2020, trois de ses œuvres symphoniques ont été jouées, en sa présence, lors d’une soirée exceptionnelle à la Maison de la Radio, à Paris. Le concert s’est tenu malgré les restrictions liées au coronavirus : Radio France a dû limiter la durée du spectacle à une heure environ, et l’une des quatre œuvres initialement prévues a été reprogrammée pour 2021.

Le spectacle musical est diffusé ce vendredi 9 octobre à 20 heures sur France Musique, dans le cadre de l’émission Le Concert de 20h. 

L’ONF et des solistes venus du jazz

Lors de cette soirée mémorable, le public a pu applaudir trois concertos de Martial Solal, avec de formidables solistes essentiellement issus du jazz, accompagnés par l’Orchestre national de France (ONF) sous la direction de Jesko Sirvend : le Concerto pour trombone, piano, contrebasse et orchestre (1989) avec les solistes Denis Leloup, Hervé Sellin et Jean-Paul Celea, le Concerto pour saxophone et orchestre (2014, créé en 2019) avec Jean-Charles Richard, gendre de Solal et dédicataire de l’œuvre, et enfin le Concerto Coexistence pour piano et orchestre (créé en 1997, présenté dans une nouvelle version) avec le pianiste Éric Ferrand-N’Kaoua et la participation du batteur Antoine Merville. Cette troisième œuvre, présentée dans une nouvelle version percutante, mettait en scène pas moins de deux batteries et un percussionniste. “Beaucoup d’œuvres classiques ou contemporaines font appel à plusieurs instruments rythmiques”, souligne Martial Solal qui confie que ses inspirations en matière d’écriture symphonique sont “principalement les compositeurs du XXe siècle”. De fait, des musiciens comme Stravinsky et Ravel se sont très vite intéressés au jazz.

Martial Solal n’était pas sur scène à la Maison de la Radio, ayant fortement réduit son activité de concertiste. Mais il était bien présent, masqué mais pas caché, dans le public. Il s’est complètement impliqué, à distance, dans la préparation de l’événement. Du coup, très occupé, il a répondu à quelques-unes de nos questions par mail quelques jours après le concert. Très pudique sur sa vie privée, il n’a pas souhaité s’exprimer sur la façon dont il traversait la crise sanitaire, préférant se focaliser sur la musique.

Martial Solal joue “Ah non!” (Solal) sur scène à Munich en 1999
Franceinfo Culture : Les concertos joués le 11 septembre ont-ils été composés en pensant à des solistes précis, dont bien sûr Jean-Charles Richard dédicataire de l’une des œuvres ?
Martial Solal : Le Concerto pour trombone, piano et contrebasse a été écrit pour un trio composé d’Albert Mangelsdorff, tromboniste allemand, Jean-François Jenny-Clark, contrebassiste français et moi-même. Il a été créé en Allemagne [en 1989] et n’avait plus été rejoué depuis. Ces trois musiciens ont été remplacés par les artistes français les plus qualifiés pour interpréter cette œuvre difficile. Tous les solistes invités ont été choisis pour leur solide culture classique doublée d’un talent exceptionnel d’improvisateur. Toutefois, excepté Jean-Charles Richard à qui le concerto pour saxophone était dédié, toutes les partitions étaient entièrement écrites. J’ai souhaité réduire au strict minimum les parties improvisées, car quel que soit le talent des improvisateurs, leur personnalité donnerait aux œuvres un caractère différent.

Pourquoi la troisième œuvre au programme, Coexistence, a-t’elle été réécrite par rapport à la version originelle ?
Coexistence a été créé avec l’Orchestre National le 21 juin 1997, c’était une commande de Radio France à l’occasion de mon 70e anniversaire. À l’origine, la partition était écrite, outre l’ONF, pour un ensemble de douze musiciens, le Dodecaband. Pour le concert du 11 septembre j’ai souhaité fusionner les deux ensembles. Il a donc fallu attribuer les parties jouées par le Dodecaband aux musiciens de l’ONF. Le but était de leur faire jouer certaines séquences rythmiquement proches de la musique de jazz et de démontrer la proximité voire l’association possible des deux formes d’expression. En quelque sorte, j’ai voulu faire “swinguer” l’ONF… Je tiens à préciser que pour moi, le mot jazz ne s’applique qu’à celui du vingtième siècle. Eric Ferrand-N’Kaoua a été choisi pour ses immenses qualités de pianiste classique et pour sa faculté d’adaptation aux langages du jazz.

Comment abordez-vous l’écriture d’une œuvre orchestrale ? L’état d’esprit est-il comparable à ce que vous ressentez en écrivant pour le jazz ?
Toutes les œuvres que j’ai écrites pour le jazz ou l’orchestre symphonique ont été construites “à tâtons”, sans idée préconçue. Chaque note, exactement comme lorsque j’improvise, me dicte la suivante. La suite n’est qu’une question de développement des idées lancées un peu au hasard et d’orchestration.

Quel plaisir particulier, mais aussi quelle difficulté y a-t-il à écrire pour un orchestre symphonique ?
Un plus grand nombre de musiciens ne complique pas la tâche. Au contraire, la diversité des instruments ne fait qu’augmenter le nombre des possibilités. Étant autodidacte, la première fois que j’ai eu à écrire pour un ensemble symphonique, c’était pour la musique du film A bout de souffle. J’ai réalisé ce jour-là qu’écrire pour des cordes, des bois et des cuivres n’était pas plus difficile que pour un big band de jazz. Je suis toujours passionné par les immenses possibilités des grands ensembles.

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