Espagne : pourquoi l'incarcération du rappeur Pablo Hasél provoque-t-elle des manifestations ?

Depuis mardi 16 février, les manifestations, parfois violentes, se multiplient en Espagne pour obtenir la libération de Pablo Hasél. Ce rappeur catalan de 32 ans a été condamné à neuf mois de prison pour des tweets contre la police et la monarchie considérés par la justice comme une “apologie du terrorisme”. Les manifestants voient dans cet emprisonnement une entrave à la liberté d’expression, entrave facilitée par les lois antiterroristes.

En Catalogne, plus d’une centaine de manifestants ont déjà été arrêtés, selon un décompte de la police locale, et une jeune fille a perdu un œil à Barcelone, probablement après un tir de balle en caoutchouc des forces de l’ordre. Pourquoi cette incarcération a-t-elle été l’étincelle de trop alors que le pays est secoué par la pandémie de Covid-19 et la crise économique ? Explications.

Parce qu’elle concerne un rappeur engagé contre les forces de l’ordre et la monarchie

Né à Lérida, en Catalogne, Pablo Hasél chantait dans un relatif anonymat avant les ennuis judiciaires qui ont abouti à son incarcération. De son vrai nom Pablo Rivadulla i Duró, ce fils d’un ancien dirigeant d’un club de football est l’un des représentants de la scène rap indépendante et engagée en Espagne. Il s’est fait connaître depuis quelques années par ses tweets où il affiche ses convictions d’extrême gauche, comme l’explique cette vidéo de France 24.

A l’issue d’une manifestation, il écrit ainsi sur son compte Twitter (aujourd’hui suivi par plus de 137 000 internautes) : “Cinquante policiers blessés ? Ces mercenaires de merde se mordent la langue en tabassant les gens et prétendent qu’ils sont blessés”. Dans un autre tweet, il s’indigne : “La Garde civile torturant ou tirant sur des migrants ? Démocratie. Les blagues sur les fascistes ? Apologie du terrorisme”.

La justice a aussi pointé les hommages à des militants d’anciens groupes armés espagnols, dont le chanteur a dénoncé la condamnation ou la mort dans des affrontements avec la police. Le rappeur s’est ainsi référé à l’organisation séparatiste basque ETA, dissoute en 2018. Mais les juges lui ont surtout reproché ses hommages à un groupe clandestin armé d’extrême gauche, le Grapo (Groupes de résistance antifasciste du 1er octobre), accusé de 80 assassinats et tentatives de meurtre dans les années 1970, mais inactif depuis des années. 

Ultime motif de sa condamnation : les “injures à la Couronne”. Dans ses tweets, Pablo Hasél a dépeint l’ancien souverain Juan Carlos et son fils, l’actuel roi Felipe VI, comme des “mafieux”, “des voleurs” ou des “parasites”. S’appuyant sur les révélations de la presse, le rappeur a, entre autres, dénoncé la proximité de Juan Carlos avec une monarchie saoudienne peu soucieuse des droits humains. En mars 2020, le quotidien La Tribune de Genève avait en effet révélé (article payant) que Juan Carlos aurait reçu, en 2008, 100 millions de dollars de l’ancien roi saoudien Abdallah sur un compte suisse d’une fondation panaméenne. En juin 2020, le Tribunal suprême espagnol s’est saisi de l’affaire.

Parce qu’elle relance le débat sur la liberté d’expression

La peine de Pablo Hasél pour “apologie du terrorisme” a été prononcée en 2018, mais le dernier délai pour son incarcération a expiré vendredi 12 février. Refusant de s’y soumettre, le rappeur s’était barricadé lundi dans l’université de Lérida, sa ville natale, en Catalogne, en compagnie d’un groupe de sympathisants, mais la police catalane est intervenue le 16 février pour le conduire directement en prison. 

La condamnation de Hasél a provoqué un tollé dans le pays, où quelque 200 artistes, dont le réalisateur Pedro Almodovar et l’acteur Javier Bardem, ont pris position en sa faveur. Le cas de Hasél rappelle celui d’un autre rappeur, Valtonyc, qui avait fui vers la Belgique en 2018 après avoir été condamné pour des faits similaires.

L’association de défense des droits humains Amnesty International accuse depuis 2018 la loi espagnole sanctionnant l’apologie du terrorisme de porter atteinte à la liberté d’expression. 

“L’augmentation exponentielle du nombre de personnes poursuivies en justice au titre d’une loi draconienne interdisant la ‘glorification du terrorisme’ ou ‘l’humiliation des victimes du terrorisme’ s’inscrit dans le cadre d’attaques nourries menées contre la liberté d’expression en Espagne.”

dans un rapport en 2018

Des dizaines d’utilisateurs des réseaux sociaux ainsi que des musiciens, des journalistes et même des marionnettistes ont été poursuivis en justice pour des raisons liées à la sécurité nationale, notait aussi l’association. Selon l’ONG, l’article 578 du Code pénal espagnol, qui punit l’apologie du terrorisme et l’humiliation des victimes, est utilisé pour “réprimer les expressions politiques, surtout sur les réseaux sociaux”

Parce qu’elle intervient dans un contexte de désespérance sociale

Selon l’AFP, qui cite plusieurs témoignages d’étudiants, les manifestations de ces derniers jours s’inscrivent aussi dans un contexte de précarité accrue pour la jeunesse. “Nous luttons car nous refusons d’être une génération perdue”, confie ainsi Alba, une étudiante de 20 ans participant aux manifestations à Barcelone.

“Il y a beaucoup de choses derrière, beaucoup de lassitude. Nous voyons que la société s’effondre sur de nombreux plans, écologique, économique, social et notre génération sera celle qui paiera la facture.”

à l’AFP

Ce sont les mêmes arguments qui reviennent dans la bouche de ces jeunes manifestants, souligne encore l’AFP : taux de chômage des jeunes record au niveau de l’Union européenne (40,2%), précarité, enchaînement de stages, loyers qui grimpent en flèche en particulier à Madrid et à Barcelone. Des perspectives encore assombries par la pandémie de Covid-19, alors que les jeunes sont en outre montrés du doigt et rendus responsables de l’augmentation du nombre des cas.

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