"Moi les hommes, je les déteste" : qu'y a-t-il vraiment dans l'essai menacé de censure ?

Alors que l’essai Moi les hommes, je les déteste, de Pauline Harmange, est l’un des succès littéraires de la rentrée, l’essai se voit menacé de censure. Comme son titre l’indique, l’auteure y revendique sa misandrie, mais surtout, un féminisme uni.

C’est un essai de 96 pages, paru le 19 août, initialement tiré à 450 exemplaires. Autant parler d’une goutte d’eau dans l’océan de la rentrée littéraire. Et pourtant, Moi les hommes, je les déteste, de Pauline Harmange, est aujourd’hui en rupture de stock. Après en avoir écoulé de 2500 exemplaires deux semaines après sa sortie, la petite maison d’édition Monstrograph a décidé d’en stopper les commandes. Le livre reparaîtra dans une quinzaine de jours chez un éditeur aux plus larges épaules.

Mais si Moi les hommes, je les déteste fait autant parler, c’est aussi parce que le mot «censure» y a été attaché. Dans un article publié par Mediapart le 31 août, on apprenait que Ralph Zurmély, chargé de mission au ministère délégué de l’égalité femmes-hommes, souhaitait faire interdire l’ouvrage, et aurait menacé les éditeurs Martin Page et Coline Pierré de poursuites pénales.

Dans un mail relayé par Mediapart, Ralph Zurmély estime que le livre est «de toute évidence, tant au regard du résumé (…) qu’à la lecture de son titre, une ode à la misandrie (haine des hommes, NDLR). Or, je me permets de vous rappeler que la provocation à la haine à raison du sexe est un délit pénal !» Il prévient, ensuite, qu’il envisage de porter l’affaire en justice : «Si l’éditeur persiste néanmoins à proposer ce livre à la vente, il se rend directement complice dudit délit et je me verrais alors obligé de transmettre au parquet pour poursuites judiciaires.» Le ministère a, selon L’Obs, précisé qu’il s’agissait d’une initiative personnelle de son chargé de mission.

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La misandrie, un sport de combat

Si elle n’a pas encore réagi au geste de Ralph Zurmély, la réponse de Pauline Harmange peut s’entendre, on l’imagine, dès les premières pages de son essai : «L’accusation de misandrie est un mécanisme de “silenciation” : une façon de faire taire la colère, parfois violente mais toujours légitime, des opprimé·es envers leurs oppresseurs. S’offusquer de la misandrie, en faire une forme de sexisme comme une autre et tout aussi condamnable (comme si le sexisme était condamné…), c’est balayer sous le tapis avec malveillance les mécanismes qui font de l’oppression sexiste un phénomène systémique appuyé par l’histoire, la culture et les autorités.»

Oui, Pauline Harmange, 25 ans, déteste les hommes. L’auteure, qui tient également le blog Un Invicible été, l’affirme haut et fort, peut-être avec un brin de provocation, mais non sans humour. Surtout, elle décortique avec précision les concepts maniés dans son ouvrage que nous avons lu. Elle y donne, ainsi, sa définition de la misandrie : «Un sentiment négatif à l’égard de la gent masculine dans son ensemble (…), représenté sous la forme d’un spectre allant de la simple méfiance à l’hostilité, qui se manifeste la plupart du temps par une impatience envers les hommes et un rejet de leur présence dans les cercles féminins. Et quand je dis “à l’égard de la gent masculine”, j’englobe dans ce terme tous les hommes cisgenres qui ont été socialisés comme tels, et qui jouissent de leurs privilèges masculins sans les remettre en question – ou trop peu.»

Une position justifiée?

À ceux qui veulent y voir une tendance aussi néfaste que la misogynie, elle répond que «ces deux concepts ne sont pas égaux, que ce soit en termes de dangerosité pour leurs cibles ou de moyens utilisés pour s’exprimer. (On rappelle que les misogynes usent d’armes allant du harcèlement en ligne jusqu’à l’attentat, comme celui de l’École polytechnique de Montréal en 1994, dont il n’y a à ce jour pas d’équivalent misandre.)» Lors de ce féminicide de masse, un homme de 25 ans a ouvert le feu sur vingt-huit personnes, tuant 14 femmes et en blessant 9 autres, déclarant qu’il haïssait le féminisme avant de se donner la mort.

De nombreuses statistiques concernant les violences faites aux femmes viennent étayer le propos de Pauline Harmange : «Si la misandrie a une cible, elle n’a pas de victimes dont on égraine le compte morbide, 40 chaque jour ou presque. On ne tue ni ne blesse personne, on n’empêche aucun homme d’avoir le métier et les passions qu’il veut, de s’habiller comme il veut, de marcher dans la rue à la nuit tombée, et de s’exprimer comme bon lui semble». L’argument «not all men» (pas tous les hommes) n’est, lui non plus, pas recevable à ses yeux : «Tous les hommes ne sont peut-être pas des violeurs, mais quasiment tous les violeurs sont des hommes et quasiment toutes les femmes ont subi ou subiront des violences de la part des hommes. Il est là, le problème. Elle est là, l’origine de notre détestation, de notre malaise, de notre méfiance.»

Déconstruire les clichés

Mais loin d’un appel à la haine, Moi les hommes, je les déteste se révèle surtout une porte ouverte sur d’autres sujets, idées et concepts qui remettent en question les relations femmes-hommes. Pauline Harmange ne s’en cache pas : bisexuelle, elle est aujourd’hui mariée à un homme, qu’elle «aime beaucoup». Mais le livre lui donne l’occasion de mettre en lumière le procédé de «déconstruction» auquel elle s’est livrée, avec son mari, sur la charge mentale ou le couple hétérosexuel.

Elle explique que les filles sont ainsi façonnées par des clichés qui les poussent, dès le plus jeune âge, à avoir un «amoureux», «depuis la princesse endormie qui attend le baiser d’un prince pour se mettre à vivre jusqu’à la méchante sorcière esseulée qui dévore les enfants des autres. Les garçons, eux, grandissent avec une vision plus nuancée, grâce à un imaginaire peuplé de héros solitaires qui accomplissent de grandes choses, qui ont même parfois des super pouvoirs.» Ces derniers seraient ainsi «encouragés à être acteurs de cette vie agitée, à se saisir à bras-le-corps de leurs rêves, à tout donner pour gravir des montagnes. Les petites filles, elles, attendent le prince charmant.»

Enfin (surtout ?), Moi, les hommes je les déteste est un appel puissant à «faire de la sororité sa boussole», enjoignant les femmes à s’unir, se soutenir et s’épauler. «Je crois que la détestation des hommes nous ouvre les portes de l’amour pour les femmes (et pour nous-mêmes) sous toutes les formes que cela peut prendre», écrit Pauline Harmange. Une construction, après la déconstruction.

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