L’écriture inclusive peut-elle vraiment changer la place des femmes dans la société ?

Ses partisans estiment qu’elle est indispensable à l’égalité femmes-hommes, ses détracteurs assurent qu’elle défigure la langue française… Le débat sur l’écriture inclusive déchaîne les passions. Le point avec une psycholinguiste, et une professeure émérite spécialiste de la question.

Jean-Michel Blanquer a tranché : depuis le jeudi 6 mai, une circulaire signée par le ministre de l’Education interdit l’utilisation de l’écriture inclusive à l’école, et dans les rangs du ministère. Une décision qui va dans le sens de trois propositions déposées en moins d’un an à l’Assemblée nationale, le 30 juillet par des députés du Rassemblement National, le 23 février 2021 par François Jolivet, député La République En Marche de l’Indre, et enfin le 23 mars 2021 par Guy Tessier, député Les Républicains des Bouches-du-Rhône. Si l’écriture inclusive concerne notamment la féminisation des noms de métiers, la suppression du masculin générique et l’accord au masculin par défaut, ses opposants la réduisent souvent à un seul élement : le point médian, qui sert à employer un mot au masculin et au féminin en même temps.

Face à ses détracteurs, qui l’accusent de rendre le français illisible, ses défenseurs plaident un langage non sexiste. Mais en quoi consiste vraiment l’écriture inclusive, et quel rôle pourrait-elle avoir dans l’évolution de la place des femmes dans la société ? Eliane Viennot, professeure émérite de littérature et auteure de Le langage inclusif : pourquoi, comment (1) et Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin (2), et Saveria Colonna, psycholinguiste et professeure en Sciences du langage à l’université Paris 8, ont répondu à ces questions.

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Madame Figaro. – En quoi consiste le point médian ?
Eliane Viennot. – Le point médian est aussi appelé «point milieu» car il se place parfois au-dessus de la ligne d’écriture, plus haut que le point final. Il existe depuis la Grèce antique mais il était alors utilisé autrement. Son utilisation pour dire le masculin et le féminin est nouvelle, mais il sert déjà à abréger certains mots pour aller plus vite ou prendre moins de place. Lorsqu’on écrit «M.» au lieu de «monsieur» par exemple. C’est un équivalent des parenthèses apparues sur les papiers administratifs dans les années 60 : marié(e), né(e) le.

Pourquoi ne pas garder le système de parenthèses s’il existe déjà ?
Eliane Viennot. – Le fait que la marque du féminin soit entre parentèses a un sens : cela veut dire qu’elle est accessoire. Le but est donc de trouver un équivalent correct de ce qui est signifié par ces parenthèses, et le point médian est peut-être le meilleur candidat parmi les options étudiées jusqu’à présent. Le trait d’union a été envisagé, mais il signifie justement l’union ; la barre oblique oppose, ce n’est pas ce qu’on veut non plus. Et le point bas est déjà utilisé pour ponctuer la fin des phrases.

On reproche au point médian d’être illisible. Est-ce vraiment le cas ?
Saveria Colonna. – Pour l’instant, on ne peut pas affirmer que son utilisation dans l’écriture inclusive est illisible, car nous n’avons pas de données pour le prouver. Par contre, les rares études réalisées semblent indiquer qu’on s’y habitue très vite. Comme celle réalisée par Pascal Gygax et Nelia Gesto en 2007 par exemple (3). Le point médian est supposé rendre les choses plus faciles, et on n’a d’ailleurs jamais reproché à «M.» d’être illisible, et il n’est pas plus compliqué à lire que les parenthèses. D’un point de vue linguistique, le point médian ne donc pose pas de problème. Mais s’il est vraiment illisible les gens ne l’adopteront pas. Ne reste dans l’usage que ce qui est lisible.

Le ministre de l’Education a notamment justifié l’interdiction de l’écriture inclusive en indiquant que cela accentuerait les difficultés de lecture et d’écriture des élèves dyslexiques. L’écriture inclusive est-elle vraiment excluante pour cette partie de la population ?
Saveria Colonna. – Il n’y a pas de données pour le prouver. On sait que c’est surtout l’irrégularité de règles d’écriture qui les met en difficulté. Mais si les règles d’usage du point médian sont fixes, il n’y a pas de raison pour qu’ils n’arrivent pas à le lire. Le problème des dyslexiques est plutôt l’orthographe : commençons par régler ce problème.
Eliane Viennot. – Plus l’écriture d’une langue est éloignée de sa prononciation, plus elle produit des dyslexiques. Cela fait 100 ans que les pédagogues et les linguistes demandent des réformes sérieuses de l’orthographe, mais les gouvernements les ignorent.

L’écriture inclusive ne désigne pas que le point médian, mais aussi la féminisation des noms de métiers. Cela nécessite-t-il de les inventer ?
Eliane Viennot. – Non, ils existent tous déjà car le fonctionnement strucurel de nos langues latines repose, à l’origine, sur le fait de désigner les femmes au féminin et les hommes au masculin, tout simplement. Les noms de métiers féminisés ont juste été écartés de la langue française à partir du 17e siècle, lorsque celle-ci a été masculinisée par l’Académie française, entre autres. Certains termes ont ainsi été condamnés, la règle du masculin qui l’emporte a été inventée, tout comme l’usage du mot «homme» pour désigner l’ensemble de l’humanité. C’est ainsi qu’au milieu du 19e siècle, la grammaire du Bescherelle indique qu’il ne faut pas dire «graveuse» en expliquant que ce n’est pas un métier que les femmes doivent exercer. Mais au 13e siècle, on disait «écrivaine», Voltaire disait «professeuse» et Ronsard aurait éclaté de rire en entendant dire «Madame le président». Utiliser les noms de métiers féminisés, c’est simplement retrouver le fonctionement normal de la langue, celui qui existait avant cette opération de masculinisation.

On ajoute déjà un “e” à la fin des noms des métiers pour les féminiser. Ce n’est pas suffisant ?
Eliane Viennot. – Ecrire «professeure», c’est juste travestir le masculin, mais ça reste du masculin.
Saveria Colonna. – On ne prononce jamais le «e» à la fin de «docteure», «professeure», donc l’ambiguïté va rester à l’oral. Cela n’a rien de choquant vis-à-vis de la morphologie de la langue française d’employer la terminaison «euse» et donc de dire «professeuse».

Féminiser les noms de métier peut-il avoir une influence sur la capacité des femmes à se projeter dans toutes les professions ?
Saveria Colonna. – Les études menées au CNRS par la chercheuse en linguistique Heather Burnett montrent que l’utilisation du masculin de façon générique renvoie à des représentations d’hommes. Autrement dit, quand on dit «les candidats», on pense à des hommes et non à des femmes. On ne pense pas non plus à un groupe mixte. La représentation mentale du masculin générique n’est pas neutre. Ce n’est qu’en utiisant le féminin qu’on visualise des femmes. Donc si les femmes n’entendent ou ne lisent pas le féminin, elles ne peuvent pas se sentir concernées.
Eliane Viennot. – Le masculin générique a été mis au point au XXe siècle. Le fait de ne pas l’utiliser, de faire l’effort de nommer le féminin et le masculin, marque d’ailleurs une volonté d’inclure les femmes. Le général de Gaulle en est la preuve. À partir de 1962, il a commencé ses discours en disant «Françaises, Français». Pourquoi ? Parce que les femmes ont pu voter cette année-là et qu’il voulait être élu au suffrage universel. Il s’est donc adressé à elles aussi pour qu’elles votent pour lui. Avant cela, les candidats ne parlaient qu’aux français.

Un autre objectif de l’écriture inclusive vise à supprimer la règle dite du “masculin qui l’emporte”. Elle consiste à employer le masculin même dans un contexte où le féminin est plus nombreux. Cette règle a-t-elle un fondement linguistique ?
Eliane Viennot. – Absolument pas. C’est un dogme élaboré au milieu du 17e siècle pour correspondre à l’idée de l’époque qui définissait le masculin comme le genre le plus noble et affirmait la superiorité du mâle sur la femelle.

Si cette règle est supprimée, par quoi peut-on la remplacer ?
Eliane Viennot. – Il existe déjà une solution : l’accord de proximité. C’est le fait d’accorder avec le dernier nom. On dit par exemple : «les droits et libertés fondamentales» et non «fondamentaux». Il était enseigné à l’école française jusque dans les années 1930 et s’appelait alors l’accord de voisinage. On pourrait aussi décider d’accorder avec l’objet le plus important. Par exemple, dans la phrase : «La dame et son déambulateur ont été percutés», la dame a plus de valeur. On pourrait donc écrire «percutée». On pourrait aussi accorder en fonction de la quantité. Dans une phrase qui parle des infirmières et des infirmiers par exemple, on accorderait au féminin, car on sait que ce milieu compte plus de femmes que d’hommes. Par exemple : «Les infimières et les infirmiers sont mal payées».

L’écriture inclusive peut-elle vraiment changer la place des femmes dans la société ?
Saveria Colonna. –
On sait que le langage modifie les représentations. Si une petite fille n’entend jamais le mot «présidente», cela influence le fait qu’elle puisse s’associer à l’idée ou pas. Le langage n’est donc pas un point mineur dans la recherche d’égalité entre les femmes et les hommes. Il est au contraire très important, car le langage n’est pas en dehors de la société, il évolue avec elle. C’est bien parce qu’il y a de plus en plus de femmes chirurgiennes et pompières qu’on se pose la question de comment le dire. C’est d’ailleurs par l’oral qu’il faudrait commencer, car il vient avant l’écriture.
Eliane Viennot. – L’écriture inclusive fait partie d’un ensemble de mesures prises pour aller vers l’égalité. La langue est un domaine où la domination masculine s’exprime beaucoup, car elle a été normalisée par des hommes qui voulaient dominer l’espace public. Le but de l’écritue inclusive est donc de retourner à un langage non sexiste et de démasculiniser le français puisqu’il a été transformé ainsi de façon délibérée. Il n’y a rien à inventer. Par ailleurs, les mots qui ont été masculinisés sont surtout ceux liés à la création, au jugement, au leadersip, à la pensée et au savoir. Il est donc important que les femmes aussi puissent être associées à ces notions. Le poblème n’est pas liguistique mais idéologique et politique. Personne ne condamne l’utilisation du mot «boulangère» ou «caissière», alors pourquoi en serait-il autrement pour «professeuse» et «commandante» ?

Ces usages sexistes ne sont-ils pas ancrés trop profondément dans nos têtes pour que notre perception puisse changer ?
Saveria Colonna. – Non, ce n’est qu’une question d’habitude. Même notre perception des mots les plus connotés peut changer. Dans le milieu universitaire par exemple, le fait de se présenter comme «maîtresse de conférence» ou «rapporteuse» pose problème, car ces termes renvoient à quelque chose de péjoratif. Mais on constate qu’à force de se présenter et de l’écrire tel quel, les élèves s’habituent.

Mais peut-on vraiment intégrer de nouveaux éléments de langage quand nos habitudes semblent établies depuis si longtemps ?
Saveria Colonna. – Entre l’argot et les anglicismes, pour ne citer que cela, on apprend déjà de nouveaux mots tous les jours. On en crée même tout le temps, comme «ubériser» ou «tweeter». On s’est adapté aux usages parce qu’on en avait besoin. On importe aussi beaucoup de mots et on les adapte à la morphologie du français, comme «bruncher» par exemple. C’est l’usage qui décide de ce qui rentre dans le langage, pas l’Académie. Elle a bien essayé d’imposer l’utilisation de «courriel», mais c’est «mail» qui est resté. Chaque année, de nouveaux mots sont intégrés au dictionnaire. Ils seront 170 dans l’édition 2022, et une grande partie d’entre eux sont liés au contexte sanitaire. Par exemple : «quatorzaine», «déconfinement» ou encore «distanciation physique». La crise du Covid a commencé il y a à peine deux ans et on est encore dedans, cela montre bien qu’on peut intégrer très rapidement de nouveaux mots si on le veut bien. Concernant la féminisation des noms de métiers, on sait déjà le faire. On dit bien «directeur», «directrice», donc on sait comment faire pour passer de «auteur» à «autrice». La langue n’est pas figée dans nos cerveaux, elle peut évoluer. Et si elle ne le fait pas elle meurt.

(1) Le langage inclusif : pourquoi, comment, de Eliane Viennot, Editions iXe, 144 pages, 15 euros.

(2) Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin, de Eliane Viennot, Editions iXe, 220 pages, 17 euros.

(3) Féminisation et lourdeur, de Pascal Gygax et Nelia Gesto, 2007, 239 pages.

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