Juliette Ponce, des éditions Dalva : "Ne publier que des femmes contribue à rétablir plus d'égalité"

Interview.- Elle vient de fonder la maison d’édition Dalva qui ne publie que des écrivaines. L’éditrice entend ainsi œuvrer pour l’égalité femme-homme dans la filière du livre. Pour cela, l’ex-directrice éditoriale de littérature étrangère de Buchet/Chastel prend le parti de faire de la discrimination positive.

Si les livres écrits par des femmes se multiplient sur les étals des libraires, les écrivaines restent encore bien moins nombreuses que les écrivains à être publiées : c’est face à ce constat que Juliette Ponce a fondé, ce mois de mai 2021, Dalva, une maison d’édition qui ne publie que des auteurs féminins. Deux livres y sont déjà parus le 6 mai : L’Octopus et moi, d’Erin Hortle (1), et Trinity, Trinity, Trinity, d’Erika Kobayashi (2). L’objectif de l’éditrice : 10 publications par an. Un petit nombre, mais suffisant pour lui permettre de s’engager pleinement auprès de chaque livre et de chaque auteure, et de sortir de la surproduction d’écrits qui noie, selon elle, les librairies.

Le nom des éditions Dalva n’a pas été choisi au hasard. Sa directrice l’a emprunté au personnage inventé par Jim Harrison dans son livre éponyme. Une femme que Juliette Ponce décrit comme libre et sensuelle, vivant au contact de la nature. Et l’éditrice de se demander : «Si cette Dalva écrivait un roman, qu’écrirait-elle ?» Une question qui l’encourage à publier des écrivaines sur des sujets inattendus. La discrimination positive au cœur de sa maison d’édition, Juliette Ponce l’assume d’ailleurs pleinement et la justifie par son ambition : agir concrètement pour réduire les inégalités dans le monde de l’édition.

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Madame Figaro.- On a l’impression de voir de plus en plus de livres écrits par des femmes. Qu’en est-il vraiment de leur place dans l’édition ?
Juliette Ponce.- Même si les femmes sont davantage publiées, elles le sont toujours beaucoup moins que les hommes. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 35% des publications sont écrites par des autrices, contre 65% par des auteurs. C’est encore pire concernant les remises de prix littéraires institutionnels. À peine 20% des prix Goncourt et Renaudot et un peu moins de 30% des prix Medicis et Femina ont été attribués à des femmes sur l’ensemble des 20 dernières années. Or, quand on regarde les prix remis par des jurés composés de lecteurs ou encore les prix des libraires, on constate que la parité est là parmi les lauréats. Cela veut bien dire que les lecteurs et les lectrices sont prêts à lire des femmes et en ont envie. Ce sont les institutions qui ne suivent pas.

De là votre envie de créer une maison d’édition 100% féminine ?
Juliette Ponce.-
Oui, les éditions Dalva font de la discrimination positive en ne publiant que des femmes. Tout comme certaines maisons d’éditions ne publient que de la littérature étrangère, parfois même ciblée sur un continent en particulier, et à qui personne ne reproche quoi que ce soit. L’ambition de Dalva n’est pas de dire qu’il ne faut plus publier d’hommes, mais de contribuer à rétablir plus d’égalité. L’inégalité est telle qu’on ne peut pas dire que le choix de ne publier que des femmes est exagéré. Alice Coffin a été mise au pilori pour avoir écrit qu’elle choisissait de ne plus lire de livres écrits par des hommes pendant un moment afin de donner plus de place aux écrits des femmes. Pourtant son propos n’a rien de fou furieux. La discrimination positive est une idée qui désarçonne en France. Mais on ne peut pas dire qu’on aime lire de tout et de tout le monde alors que 52% des individus de cette planète ont moins de place que les autres. On se prive d’une grande part de création.

Le slogan des éditions Dalva est “les femmes écrivent le monde”. Expliquez-nous.
Juliette Ponce.-
De la même façon qu’on a théorisé le «female gaze» (en français, le regard féminin ndlr), il existe aussi un «female writing» (en français, une écriture féminine ndlr). C’est tout simplement le regard d’une femme à travers son écriture. Les autrices sont presque invisibles sur certains sujets d’écriture, or les écrits de femmes ne se cantonnent pas à la vie domestique. Prenez le «nature writing» par exemple : en France, cela se résume à des mecs qui campent dans le fin fond du Montana. La thématique est pourtant bien plus riche que cela et les femmes aussi écrivent sur ce sujet. Une des ambitions de Dalva est donc de promouvoir le «female writing» en publiant des récits où on n’attend pas forcément un point de vue féminin. C’est pourquoi nous avons publié L’Octopus et moi, d’Erin Hortle. L’histoire d’une femme dont le rapport à la mer et à une pieuvre l’aide à se reconstruire après un cancer du sein. À la rentrée littéraire, le 19 août, nous publierons Atmosphère, de Jenny Offill (3). Un livre qui parle de l’éco-anxiété. Les femmes ne s’autorisent pas à écrire sur tout et n’importe quoi. En publiant davantage de femmes sur des sujets où on n’a pas l’habitude de les entendre, cela pourrait en encourager d’autres à se lancer.

L’Octopus et moi, d’Erin Hortle, éditions Dalva, 400 pages, 22,90 euros.

Est-ce votre façon de contribuer à libérer la parole des femmes ?
Juliette Ponce.-
Les femmes expriment leur colère et c’est très bien. Mais en ce moment je trouve qu’il reste peu de place pour les textes non revendicatifs. Les femmes n’écrivent pas que cela. Tout un pan de la création féminine est mis de côté. J’ai envie de proposer autre chose, de sortir des écrits politiques. Ne pas publier de textes revendicatifs est aussi une façon de sortir de cette injonction à être une femme puissante. C’est aussi ce qui motive Dalva : ne pas passer d’une injonction à l’autre. Car on peut ne pas être une femme puissante et avoir quand même des choses à dire.

(1) L’Octopus et moi, d’Erin Hortle, éditions Dalva, 400 pages, 22,90 euros.
(2) Trinity, Trinity, Trinity, d’Erika Kobayashi, éditions Dalva, 220 pages, 20 euros.
(3) Atmosphère, de Jenny Offill, éditions Dalva, 208 pages, 20,50 euros.

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