Comment le cinéma et la télévision traversent la crise du coronavirus : cinq professionnels témoignent

Cinq rencontres, cinq facettes des métiers du cinéma et de la télévision, vécues de l’intérieur, dans cette parenthèse sanitaire qui pèse depuis un an. Les salles sont fermées et la plupart des tournages suspendus, mais la profession n’a pas arrêté de travailler pour autant. Lors du premier confinement, Emmanuel Macron avait demandé aux professionnels de la culture de se “réinventer”. Ils ne l’ont pas attendu pour le faire, et continuent, avec des solutions diverses et variées, selon leur rôle dans des métiers multiples. Cinq d’entre eux nous racontent leur adaptation, ou non, face à la crise.

Chantal Fischer-Gaumont, productrice de fictions cinéma et télévision

“J’ai été impactée de toutes les manières possibles depuis un an. Pour commencer, j’avais un film qui est sorti le 11 mars, Un Fils, avec en tout et pour tout, quatre jours d’exploitation. On a quand même fait 25 000 entrées. On estimait le film à 150-200 000 tickets en fin d’exploitation. Et au total, on en a fait 60 000, d’abord sur 150 copies, puis lors du déconfinement, sur 304. Sauf qu’au mois de juin, les gens n’avaient pas envie d’aller au cinéma, et le film se déroulant dans un hôpital, ce n’était pas le moment. Voilà un film totalement sacrifié”.

“Après, j’ai été impactée sur un tournage. Au mois de mars, je devais tourner une fiction de Philippe Faucon pour France Télévisions, La Petite femelle. On n’a pas pu tourner, alors que les lieux de tournage et les équipes étaient bookés. On a de nouveau eu une fenêtre au mois de juillet, mais il a fallu redéfinir les lieux de tournage et les équipes, dont certains membres n’étaient plus disponibles. Il fallait respecter les protocoles sanitaires, avec un prestataire, donc un coût supplémentaire. Il a fallu aussi réécrire les scènes d’intimité. Les seuls moments de convivialité à la cantine étaient proscrits, en raison de la distanciation. Dès que quelqu’un avait un peu de fièvre, il fallait changer l’équipe, ce qui est arrivé sur le maquillage. On a bouclé, mais c’était extrêmement lourd.

J’ai eu aussi des problèmes sur la préparation d’un film libanais. Le réalisateur devait partir au Liban pour faire des repérages et le casting. A ce jour, il n’a pas pu y aller. On a pris presque un an dans la vue sur ce film. On devrait tourner en septembre prochain. Pour le côté positif, j’ai un auteur qui a peaufiné son scénario pour obtenir l’avance sur recettes. J’ai eu tout ce que je pouvais subir sur toute la chaîne de production : retard de sortie, de tournage et de développement. C’est impactant aussi au niveau relationnel, créatif et financier. Tu as toujours la trouille que le matin quelqu’un arrive avec de la fièvre et que tu sois obligé d’arrêter le tournage. Surtout que les assurances ont mis du temps à réagir”.

Frédéric Tellier, réalisateur de fictions cinéma et télévision

J’écris et je réalise mes films. Après L’Affaire SK1, sur la traque de Guy Georges, avec Raphaël Personnaz, Nathalie Baye et Olivier Gourmet, Sauver ou périr, l’histoire inspirée de faits réels, celle d’un pompier gravement accidenté qui réapprend à vivre, avec Pierre Niney et Anaïs Demoustier, je viens de terminer mon troisième film pour le cinéma, Goliath, sur les pesticides et une humanité qui ne cesse de se détruire, avec Gilles Lellouche, Emmanuelle Bercot et Pierre Niney. Puis je vais enchaîner avec L’Abbé Pierre qui n’est pas encore casté.

“Au premier confinement, j’ai aligné les visioconférences au quotidien pour boucler la préparation de Goliath que j’ai terminé. On a pu tourner entre les gouttes, ça tombait bien, puisque c’était un film d’été. On a filmé en août, septembre et octobre. On était sous haute protection Covid, avec des tests réguliers, des distances respectés, et un très lourd protocole coûteux. J’avais un tournage de plus de dix semaines, avec 2000 figurants, dans trois régions. On a eu des cas Covid dans la figuration, qu’il a fallu dédouaner, et deux légers qui ont entraîné l’arrêt du tournage pendant cinq jours, pour le reprendre après. Il fallait tester 300 figurants un jour, attendre les résultats, avec une liste parallèle au cas où des tests seraient positifs… Je n’ai pas encore assez de recul pour voir comment cela a impacté le film. J’espère ne pas y avoir perdu trop de créativité, mais ça s’est passé plutôt dans la bonne humeur, grâce aux comédiens et à la motivation, mais avec des lourdeurs.

J’ai mis deux ou trois allusions au Covid dans le film, pour voir ce que cela donnerait, une fois la vague passée. Je crois avoir eu moins de contraintes que d’autres réalisateurs qui ont eu des problèmes de figuration par exemple. Il a fallu que j’en supprime dans les lieux confinés. Pour moi, cette période reste un échec humain, sanitaire et politique. Mais pour ce qui est de réaliser, on doit tous les jours faire face à des contraintes, ce n’était qu’une contrainte de plus, ce qui pousse à la créativité pour y répondre. Quand on fait un film, il y a toutes les raisons de ne pas le faire. Un comédien, une comédienne a une conjonctivite, un autre vient de se fouler la cheville, alors qu’il doit courir, on attend le soleil et il pleut… Il faut faire preuve de créativité pour y pourvoir, c’est le propre du metteur en scène. Là, je suis sur le montage de Goliath, qui devrait durer sept mois et demi, puis enchaîner sur le son, la musique, les effets spéciaux, le numérique, j’en ai jusqu’au mois de juin”.

Yves Rénier, comédien, auteur-réalisateur de fictions télévisuelles

“Je n’ai pas souffert depuis un an, parce j’avais un film à faire, La Traque, qui a été diffusé début mars. Ça a bien rempli mon temps pendant un an. Au premier confinement, on préparait le tournage, l’écriture était terminée. On l’a mis en production et on a filmé. On a eu la chance de passer entre les gouttes. On était en préparation en juin-juillet, on a laissé passer un mois, et le tournage s’est fait en août. Mais tout ça continue ensuite, avec la postproduction, la synchro, donc j’ai été très occupé jusqu’à la livraison du film en janvier 2021″.

“Je me suis fait vacciner, j’ai eu mes deux shoots, étant à risque. Je suis content car maintenant, je ne risque plus de transmettre le virus. Je n’ai pas eu de contrainte sur cette période, parce que je vis dans un environnement protégé. Je n’ai pas vécu le drame qu’a subi une grande partie de la population. Je comprends que dix personnes à vivre dans vingt mètres carrés, confinés, ça doit être terrible. Le virus a rendu visibles les différences sociales, c’est un des révélateurs de cette crise.

Par contre, j’ai pu renouer des liens familiaux, moi et mes fils étant très occupés en temps normal. J’ai échangé avec eux beaucoup plus que d’habitude. Le reste du temps, je regarde des films, à partir de 15h, je suis au cinoche. J’ai accroché dernièrement au film coréen The Chaser, parce que sa violence est tout ce que je ne peux pas faire à la télévision. Mes préférences vont à Spielberg, Scorsese, Coppola, dont je vénère la trilogie du Parrain, Il était une fois en Amérique, de Leone. J’ai une préférence pour le cinéma américain, tendance thriller ; mes fils moins. Le Joker qu’interprète Joaquin Phoenix dans le film de Todd Phillips est prodigieux, et je reste avec ces images-là. J’aime aussi beaucoup Sydney Lumet, d’autant qu’il boucle ses films en 28 jours”. 

Sylvain Charbonneau, comédien, auteur

“Hormis mon activité théâtrale dans laquelle j’ai pu continuer à donner des cours à des jeunes, je me suis remis à la peinture que j’ai pratiquée pendant dix ans, avant de me consacrer uniquement au métier d’acteur. J’y ai pris beaucoup de plaisir. La photo aussi, pour laquelle j’avais exposé aussi. J’ai repris l’écriture également, en me replongeant dans le premier traitement d’un roman, écrit à partir de l’expérience d’une amie proche, qui est passée par des épreuves très dures, à l’origine de la guerre d’Algérie.

On a monté aussi des écritures collectives sur une thématique choisie, avec l’AAFA (Acteurs et actrices de France Associés), et d’autres groupes, notamment avec Florence Huyges (comédienne et dramaturge) avec laquelle j’ai entrepris une collaboration sur un scénario. Mais surtout, on a monté un collectif, Playfool, à 10-15 acteurs à partir de visioconférences. La base de ce travail repose sur la méthode Meisner, qui explore l’immédiateté de l’émotion. Chacun à notre tour, on devait jouer une émotion, envoyer la balle à un autre, pour interpréter autre chose. Comme le confinement dure, on est en train d’officialiser le projet. On boulonne le site internet, avec nos banques de données d’acteurs et actrices. On commence à avoir du répondant, en travaillant avec des réalisateurs, les directeurs de casting, par visioconférences ou en présentiel.”

“Pour mon activité au cinéma et à la télévision, les tournages ont pu reprendre en juin 2020, après le premier confinement. Mais seulement en télévision. Ça m’a permis de retourner avec Yves Rénier, sur La Traque, avec Philippe Torreton, François-Xavier Demaison, Mélanie Bernier et Isabelle Gélinas. C’est le troisième film que je fais avec lui, avec un super casting. Toutes les séries quotidiennes ont pu reprendre. Mais depuis juin 2020, c’est revenu à nous, acteurs, de prendre les contacts, non plus aux agences de casting, pour envoyer nos photos, et nos essais vidéo. On se filme nous-mêmes avec le texte, pour envoyer ces “selftapes” aux réalisateurs en demande d’acteurs, mais les castings en présentiel reprennent progressivement. Pour les dialogues, on s’y met à deux comme d’habitude, avec la personne qu’on a sous la main, ça a même été mon fils. Puis, en septembre-octobre, on a pu reprendre les castings en présentiel. Mais sans passer par l’agent qui d’habitude donne des instructions sur le rôle : maintenant donc on passe directement par le réalisateur, ou le chef de production. Mais pour le moment, il y a 80% des tournages cinéma repoussés. Comme celui du prochain Astérix qui est repoussé à 2022. J’ai fait en 2019 L’Homme parfait de Xavier Duringer, avec Didier Bourdon et Pierre-François Martin Laval, le film ne sortira qu’en 2022.

J’ai fait aussi des lectures collectives. Même chose avec le festival Paris Court devant, présidé par Julie Gayet. Ils étaient partis pour une session au mois de juin qui a été repoussée à novembre, et ils ne voulaient pas annuler une troisième fois. Ils l’ont fait en live sur internet. On était filmés pour les lectures, au Cinéma des Batignolles, il y avait des tables rondes en direct, et le soir, ils diffusaient les films sélectionnés. On palie le manque de présentiel en trouvant des solutions. Le direct nous donne l’impression de renouer avec notre métier, même si le public est derrière un écran. Beaucoup d’autres festivals ont eu recours à cette méthode. Ce qui a perduré tout de même, c’est l’enregistrement des voix, pour le doublage, ou des commentaires de documentaires. Car on enregistre dans une cabine, avec très peu de rapprochement entre les intervenants. Les studios ont un peu rouvert”.

Robert Schlockoff, attaché de presse indépendant

“Ma profession se situe entre la distribution des films et le public. C’est de la communication et elle se fait surtout par la presse. Nous sommes des passeurs entre le film terminé et les spectateurs. Mais je travaille moins pour les grands studios (majors), que pour des distributeurs indépendants, tout en chosissant  toujours mes films. La différence qu’a apporté le Covid, c’est l’organisation des journées presse, où cela passe désormais par Zoom, en conférence virtuelle, entre les équipes des films et les journalistes, jusqu’aux quatre coins du monde à un instant T, avec les décalages horaires attenants. Une autre façon de travailler, mais le métier reste le même.

Sur la période, j’ai eu des coups d’accélérateur et des ralentissements. Aujourd’hui, on subit les conséquences d’un arrêt brutal. Il y a un embouteillage de films à sortir, qui prédit d’un autre encore pire. Le premier confinement a été moins brutal avec la promesse de la réouverture des salles. On a attendu six semaines en préparant les lendemains, notre travail se situant en amont des sorties. Les projections de presse étant rares, on a envoyé des liens de visionnage aux journalistes, pour qu’ils puissent parler des films à leur sortie. Mais quand les salles ont rouvert le 22 juin, ça a été la cavalcade, on avait deux mois de retard. Cependant ces quatre mois de réouverture ont été passionnants, je n’ai jamais autant travaillé. Je me suis occupé de huit films, dont La Femme des steppes, le flic et l’oeuf, dit “invendable”, et qui a très bien marché, comme la plupart, dont La Cravate et Un pays qui se tient sage.

Les gens avaient envie de retourner au cinéma, tout de suite, et ça n’a qu’accéléré les choses. Et puis, refermeture en octobre tombe, avec annulation de plateaux télé (Quentin Dupieux, Maïwenn pour d’autres attachés de presse), exploitation interdite. Là où ça a empiré, c’est quand on n’a pas pu rouvrir les salles le 15 décembre, alors que c’était acquis. Toute la chaîne professionnelle était sidérée, du distributeur à l’exploitant. Là a commencé vraiment notre calvaire qui dure toujours. Quand on ne fait rien, on est dans le désarroi le plus total. J’ai des collègues qui sont dans le stress absolu, ou déprimés. Certains trouvent d’autres façons de travailler, mais ils sont rares.

Il faut entretenir le lien entre les professionnels, cinéastes, distributeurs et journalistes, pour garder vivants les films à venir, notre mission est aussi de maintenir la confiance. Mais on aimerait aussi être rassurés nous-mêmes (rire). Des collègues sont passés sur les plateformes comme Netflix, qui peuvent prendre de grands attachés de presse plus mainstream que moi. On vit un enfer, un tunnel, un moment extrêmement pénible et déprimant qui, passé, j’espère, me permettra de revivre ce que je vivais avant”.

Source: Lire L’Article Complet