#BalanceTonFrère : "Plus les féministes sont fortes dans l’espace public, plus l’anti-féminisme se fait entendre"

Roméo Elvis est accusé d’agression sexuelle et c’est sa sœur, la chanteuse Angèle, qui est la cible d’attaques sur les réseaux sociaux. Pour de nombreux internautes, cette vague de harcèlement est la preuve d’une misogynie persistante. Décryptage avec Marion Charpenel, maîtresse de conférences en sociologie à l’Université de Rouen.

«Roméo Elvis est accusé d’avoir agressé sexuellement une jeune femme. Les mecs : “Angèle, sale collabo, balance ton frère.” Mais vous n’en avez pas marre de vous en prendre toujours aux femmes ? À quel moment vous lui demandez des comptes à lui au lieu de faire ch*** sa sœur ?», dénonce @MinuteSimone, mardi 8 septembre. Quelques heures plus tôt, le rappeur Roméo Elvis a été accusé d’agression sexuelle par une jeune femme témoignant dans une story Instagram. Pour autant, c’est aussitôt le nom d’Angèle, la sœur du rappeur belge, qui figure en trending topic sur Twitter. Certains internautes reprochent alors à l’interprète de Balance ton quoi de ne pas réagir à la polémique. Ce que l’artiste fera finalement dès le lendemain. Mais pour beaucoup, cette vague de harcèlement est la preuve d’une misogynie persistante. Décryptage avec Marion Charpenel, maîtresse de conférences en sociologie à l’Université de Rouen et auteure d’une thèse consacrée aux mémoires féministes.

Madame Figaro. – Plusieurs femmes ont accusé le rappeur Roméo Elvis d’agressions sexuelles. Et pourtant c’est sa sœur, Angèle, qui s’est retrouvée au cœur d’une vague de tweets #BalanceTonFrere, parfois insultants. Pourquoi demander à la chanteuse, très engagée sur les questions féministes, de rendre des comptes ?
Marion Charpenel. Pour commencer, il y a une forme d’absurdité de demander à Angèle de répondre des agissements de son frère parce que finalement cela laisse penser que les femmes auraient un pouvoir et un contrôle sur la conduite des hommes de leur famille. Or, historiquement, on sait que les rôles féminins et masculins ne se sont pas construits sur ce modèle. Et s’il y a contrôle des agissements, c’est davantage celui de l’homme sur la femme. Dans cette affaire, on interpelle publiquement Angèle pas seulement en tant que femme mais en tant que féministe. C’est un rappel à l’ordre : comme elle s’est déjà publiquement exprimée dans les médias en tant que féministe, on l’attend au tournant.

Ces réactions vous étonnent-elles ?
Non. En 1991 déjà, dans son essai féministe Backlash, l’Américaine Susan Faludi décrivait un phénomène : plus les féministes prennent de place dans la société et plus leur parole est audible, plus elles s’exposent aux critiques. Si l’on regarde dans l’histoire récente, lors de l’affaire DSK, Anne Sinclair avait elle aussi subi beaucoup de critiques. On lui avait tout de suite demandé de se positionner. Une position d’autant plus importante qu’elle était une femme publique qui avait réussi dans un univers masculin, et qu’elle incarnait un certain pouvoir.

La veille de ces révélations, la compagne de Roméo Elvis, Lena Simonne, avait relayé les témoignages accusant cette fois le rappeur Moha La Squale de violences, agressions sexuelles et séquestration. Comme Angèle, elle aussi a été la cible de nombreuses attaques sur les réseaux sociaux. Pourquoi toutes ces violences sont-elles mises sur les épaules des femmes ?
Là encore, on voit cette forme de corrélation entre l’affirmation d’une parole féministe dans l’espace public et ensuite la contre-attaque anti-féministe. Dans le cas d’Angèle et de Lena Simonne, c’est comme si le fait qu’elles soient féministes les ôtait du statut de victime. Elles aussi subissent des dommages collatéraux avec cette histoire. Pourtant, elles deviennent responsables d’une certaine façon de ce qui est arrivé.

Est-ce la conséquence d’un certain rejet du féminisme, aujourd’hui ?
Depuis que les mouvements féministes sont apparus, vers la fin du XIXe siècle, il y a toujours eu ce corollaire qui est l’anti-féminisme. Plus les féministes sont fortes dans l’espace public, plus l’anti-féminisme se fait entendre. Aujourd’hui, on voit quand même qu’il demeure des réflexes ou des discours anti-féministes mais à l’inverse, beaucoup d’internautes ont dénoncé l’absurdité des attaques à l’égard d’Angèle. Cela montre les effets des discours féministes sur les mentalités.

En vidéo, “Balance ton frère” : Marie Papillon défend Angèle et dénonce les misogynes

Que révèle #BalanceTonFrère de notre société ?
Derrière cette vague de tweets, il y a la volonté de faire taire des discours féministes, une manière de dire : «réfléchissez avant de vous affirmer en tant que féministe car cela vous reviendra dans la figure tôt ou tard.» De toute manière, dès qu’une personne féministe prend la parole, on va lui renvoyer tel comportement qui n’est pas féministe. Mais ce n’est pas parce qu’on est féministe, qu’on s’est forcément libéré de toutes les mécanismes du patriarcat.

Beaucoup d’internautes ont toutefois vu ces attaques comme un nouvel exemple de misogynie ordinaire. C’est positif selon vous ?
C’est ce que je trouve intéressant dans ce phénomène. Le fait qu’un certain nombre d’internautes aient pointé du doigt le caractère misogyne de ces attaques montre qu’on est en haut de la vague féministe. Preuve que les mouvements féministes de ces dernières années ont fait avancer la lutte.

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