Rachida Brakni : "Avec mon homme, si on s'est rencontrés, ce n'est pas par hasard"

Pour Sœurs, son dernier film, elle a tourné en Algérie, au côté de Maïwenn et d’Isabelle Adjani. Un retour aux sources pour cette actrice engagée, souvent au côté de son époux Éric Cantona, qui avance toujours la tête haute.

D’Isabelle Adjani, avec laquelle elle partage l’affiche de Sœurs (1), nouveau film de Yamina Benguigui, elle dit : «Timide, délicate et douce, elle met toujours le doigt sur l’essentiel.» Et elle, donc ! Lors de cet entretien téléphonique, que Rachida Brakni ne laissera s’entacher d’aucune phrase incolore, le rire n’est jamais loin : WhatsApp déraille, on ne s’entend pas, et elle a menacé, au moindre bruit (comme si on l’en croyait capable !), de priver ses enfants de chocolat. L’intensité s’invite aussi, dictée par le sujet d’un film qui touche de près cette fille d’immigrés algériens née à Paris : séquelles d’une guerre d’indépendance dont les répliques se font encore sentir, déchirures liées à la double culture, espoir levé par le mouvement du Hirak, «révolution pleine d’espoir, définit-elle, marquée par une furieuse envie de dégagisme».

Comme chez Tchekhov, les sœurs sont trois. L’aînée Zorah (Isabelle Adjani), metteuse en scène de théâtre, s’apprête à déterrer leur douloureuse histoire dans une pièce, mais Norah (Maïwenn) et Djamila (Rachida Brakni) s’y opposent. «Djamila ne peut se permettre de s’encombrer de l’héritage familial, analyse Rachida Brakni. Pour avancer, elle a tiré un trait sur le passé. Maire de sa ville, elle a choisi l’assimilation. Mais comment se construire quand on n’est ni d’ici, la France, ni de là-bas, l’Algérie, où l’Histoire continue sa progression sans vous ?» Elle a reconnu dans ce thème les échos de L’Art de perdre, ce roman d’Alice Zeniter qu’elle a tant aimé, et accordé sa confiance à Yamina Benguigui, dont le documentaire Mémoires d’immigrés l’avait bouleversée. «Elle m’y racontait le parcours de mes parents, celui que, par douleur, par pudeur, ils taisaient.»

En vidéo, “Sœurs”, la bande-annonce

Le droit d’être actrice

Il faudra attendre 2006 et un tournage à Tipaza, en Algérie, où son père – arrivé sur le sol français à l’âge de 18 ans – l’a rejointe pour lui montrer les champs où il travaillait. «Analphabète, comme ma mère, mais très orgueilleux, il bandait sa main droite au bureau de poste pour cacher qu’il ne savait pas écrire, prétextait avoir oublié ses lunettes, lorsqu’il était routier, pour camoufler son incapacité à lire une carte.» Sa mère, elle, «féministe innée», la poussait à l’indépendance. «Dans ma jeunesse, j’avais le sentiment qu’elle subissait, et cela m’agaçait. Elle ne subissait en rien… Je crois que je lui ressemble de plus en plus.»

À la maison, Rachida Brakni se réfugie dans les livres et «cette langue française, qui, comme le clame le poète Kateb Yacine, est notre seul butin de guerre». Mais elle continue aujourd’hui encore à répondre aux siens en arabe. «Mes enfants, si doués pour les langues, ne le parlent pas, et je les tanne avec ça, au grand dam de mon homme (Éric Cantona, NDLR). Mais je n’ai pas dit mon dernier mot…»

Adulte précoce

Prête depuis toujours à grimper dans les tours à la moindre iniquité, Rachida Brakni déploie très tôt un rapport aigu à l’injustice. Adulte précoce, elle s’occupe des papiers familiaux (EDF, etc.), voit sa mère se faire humilier par l’administration, envisage de devenir avocate pénaliste, comme Henri Leclerc, président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme. «Chez les politiques, souligne-t-elle, je n’entends pas ce que je devrais entendre, le droit est un rempart», dit celle qui incarna une conseillère en communication bluffante dans la série Baron noir. Elle chope le virus du théâtre, mais se défie de la précarité du métier. «J’avais conscience de tous les sacrifices accomplis par mes parents, et je me répétais : “Si j’entre au Conservatoire, alors, je pourrai m’octroyer le droit d’être actrice”. » Le Conservatoire lui ouvre ses portes, Chaos, de Coline Serreau la lance.

Ce métier, elle l’exerce à sa manière, comme son amie Françoise Fabian. «Nous l’aimons mais ne le ferions pas à n’importe quel prix.» Sauvage, Rachida Brakni se sait incapable d’écrire à un metteur en scène pour travailler avec lui. «Faire la danse des sept voiles, je ne pourrais pas… De plus, Françoise et moi ne sacrifierions jamais notre vie de famille à un film ou une pièce. Et puis nous sommes de grandes amoureuses.» À 44 ans, l’actrice voit les rôles intéressants pour les femmes se raréfier. Comme elle déteste l’attente, elle multiplie les projets, dont un avec Mounia Meddour, la réalisatrice de Papicha. Après De sas en sas, son film sur l’univers carcéral, elle pense aussi à repasser derrière la caméra et écrit les paroles d’un album, qui prolongera la très belle aventure de Lady Sir composée avec Gaëtan Roussel.

Installés à Lisbonne

Avec son homme, elle est également engagée – «Si on s’est rencontrés, ce n’est pas par hasard» – contre le mal-logement, la loi «sécurité globale» ou pour le peuple palestinien. «J’adorerais l’être tellement plus et tellement plus concrètement. Les artistes que j’admire, comme Pina Bausch, sont en prise avec le monde. J’éprouve une admiration sans bornes pour ces associations qui ont pris la place du politique. Quelquefois, je me demande ce qui se serait passé si le Covid nous était tombé dessus lorsque j’étais enfant. Comment mes parents auraient-ils pu me faire la classe ?»

Avec sa famille, elle a quitté Paris pour Lisbonne. «Être d’ici et d’ailleurs, c’est une incroyable richesse, non ?» Elle ne reste pas un jour sans lire (en ce moment, l’Afro-Américaine Brit Bennett), goûte la douceur de vivre, admire le Tage de ses fenêtres. Un jour, c’est sûr, elle reviendra.

(1) Sœurs, de Yamina Benguigui, en salle le 30 juin 2021.

Source: Lire L’Article Complet