Bertrand Tavernier est mort : l'aventure d'un cinéphile devenu réalisateur majeur
Réalisateur, écrivain, historien et penseur du cinéma, Bertrand Tavernier est mort ce jeudi 25 mars à l’âge de 79 ans, a annoncé l’Institut Lumière. Mordu de cinéma depuis ses douze ans, il deviendra critique, l’attaché de presse de Stanley Kubrick, puis réalisateur en 1974. Il n’a cessé de tourner depuis, fictions et documentaires, en revisitant le polar (L.627), l’histoire (Que la fête commence), la guerre (Capitaine Conan), le drame (La vie et rien d’autre)…
Le Lyonnais
Né en 1941à Lyon, la ville des frères Lumières, Bertrand Tavernier est aussi l’héritier de l’histoire de la Résistance durant l’Occupation. Son père René Tavernier, résistant et écrivain, publia Eluard et Aragon, ce dernier vivant à l’étage au-dessus avec Elsa Triolet (résistante d’origine russe, prix Goncourt 1945). Le jeune Bertrand grandit dans un milieu culturel et humaniste, auxquels ses films feront écho.
Avec Noiret, Tavernier a trouvé son acteur, alors que le premier est en pleine gloire et le second jeune réalisateur. Le cinéaste reconnaît en Noiret la faconde pour incarner Philippe d’Orléans, puis le juge méticuleux piégeant Vacher, la folie d’un Colon de 1939 en Afrique, la droiture vacillante d’un haut militaire chargé de trouver le cadavre d’un soldat inconnu pour la tombe commémorative de l’Arc de Triomphe. Le réalisateur et l’acteur traversent des époques très différentes et des sujets qui le sont tout autant.
Au maximum de ses moyens, l’acteur s’adapte parfaitement à ses rôles de composition (il est le premier acteur césarisé en 1976 pour Le Vieux fusil de Robert Enrico). Si les sujets sont graves, Tavernier et ses scénaristes poussent au rire, souvent noir, sauf dans La Vie et rien d’autre, où le ton est solennel. La Fille de d’Artagnan est une pure comédie, mais mineure, après une mise en œuvre laborieuse.
Hors Nouvelle Vague
D’une génération proche des Chabrol, Godard et Truffaut, Bertrand Tavernier n’entre pas dans le rang des créateurs de La Nouvelle Vague. Il défend et réhabilite les grands scénaristes et dialoguistes du cinéma français des années 1930-50. Tavernier privilégie le récit, raconte avant tout des histoires. Il n’en fut pas moins l’attaché de presse de Georges de Beauregard, producteur de La Nouvelle-vague, qui lui donnera ses premières chances de réalisateur avec Les Baisers (1963) et La Chance de l’amour (1964).
Dans L.627 (1992) le réalisateur colle quasiment aux préceptes de la Nouvelle-vague. Il tourne en extérieur la chronique d’une brigade des narcotiques à Paris, caméra à l’épaule, comme un documentaire. Il filme leurs locaux délabrés, interventions dans le métro, planques… d’après le témoignage de l’ex-flic Michel Alexandre. L.627 fait aussi récit, mais au rythme d’événements éparses, et non d’une intrigue.
L’Appât (1995) adapte l’affaire Hattab-Sarraud-Subra de 1984, où une jeune femme séduit, à la demande de proches, un jeune juif supposé riche, pour le cambrioler, et le tuer sous la torture. L’affaire fit grand bruit à l’époque et Tavernier renoue avec l’intérêt qu’il porte aux faits divers depuis Le juge et l’assassin. Le réalisateur met en scène son film comme un huis-clôt, à la Polanski, révélant en même temps Marie Gillain, Olivier Sitruk et Bruno Putzulu, aux côtés de Richard Berry et Philippe Torreton, auquel il est fidèle depuis L. 627.
Un passé contemporain
Le temps est au cœur du cinéma de Bertrand Tavernier. Ce n’est pas un hasard si le héros de son premier film est L’horloger de Saint-Paul. La référence au temps dans le titre et le tournage à Lyon où il est né, est teinté de nostalgie. Elle est au cœur de Un dimanche à la campagne, évocation d’un après-midi en famille à la Belle-Epoque, qui renvoie à Jean Renoir, dont Tavernier se sent proche, tout comme les réalisateurs de la Nouvelle-vague d’ailleurs.
Le film se déroule juste avant la déclaration de guerre de 1914, comme une dernière salve de bonheur avant le désastre. Dans Capitaine Conan (1996), il filme ce désastre, les deux films composant un diptyque, un avant et un après. Atypique, Tavernier ne situe pas Conan sur le front français comme c’est souvent le cas, mais dans les Balkans. Il se sert du conflit pour confronter deux gradés devant juger des actes de leurs troupes, toujours actives après la démobilisatiion de 1918, livrés à elles-mêmes. Le sujet ne se limite pas au premier conflit mondial, mais à la guerre, comme Kubrick dans Les Sentiers de la Gloire (1958) et Full Metal Jacket (1987).
Laissez-passer (2001) raconte l’histoire du réalisateur Jean Devaivre (La Dame de onze heures, 1947), dans un biopic qui lui permet de parler du cinéma français sous l’Occupation. Le film s’avère une synthèse entre sa cinéphilie et l’esprit de résistance, issue de sa jeunesse lyonnaise. Il n’est pas pour autant passéiste. Tavernier retrace une histoire oubliée qui défend l’esprit d’indépendance des créateurs face à l’occupant, ou à toute forme de contrainte, question toujours d’actualité. Il donnait en même temps un de ses meilleurs rôles à Jacques Gamblin, en pleine ascension.
Mais pour des questions de droits, Laissez-passer créa la discorde Bertrand Tavernier et Jean Devaivre, dont le réalisateur filmait une partie de la vie. Une zizanie qui s’est apaisée avant la mort de Devaivre en 2004, mais dont ils sortiront meurtris.
Le cinéaste est cinéphile et ses références au 7 art sont nombreuses. Spécialiste du cinéma américain, il a publié en 1970 avec Jean-Pierre Coursodon 30 ans de cinéma américain (éditions C.I.B), puis 50 ans de cinéma américain en 1991 qui font référence. Dans la brume électrique (2009) est sa lettre d’amour au film noir américain, réalisé aux Etats-Unis avec Tommy Lee Jones. Autre figure américaine majeure pour Tavernier : le saxophoniste de jazz Dexter Gordon. Il le dirige dans Autour de minuit (1986), considéré comme un des plus beaux films sur le jazz (Oscar 1987 de la meilleure musique).
Derniers tours de manivelle
Après cet hommage à ses amours américaines, Bertrand Tavernier revient à sa passion pour le film historique en adaptant en 2010 La Princesse de Montpensier d’après l’œuvre de Madame de La Fayette. Si l’action se situe au XVIe siècle, le réalisateur (aussi adaptateur avec Jean Cosmos) donne au texte un éclairage contemporain dans l’indépendance de la princesse et rajeunit les protagonistes. Il révéle au passage Mélanie Thierry, Grégoire Leprince-Ringuet, Gaspad Ullièl et Raphaël Personnaz. Le film en compétition à Cannes est salué par la critique et le public mais repartira bredouille.
Si le drame domine chez Betrand Tavernier, il a aussi l’humour. Sa dernière fiction est une comédie politique : l’adaptation de la bande dessinée Quai d’Orsay de Antonin Baudry et Christophe Blain (Editions Dargaud). Baudry y raconte ses mois passés comme conseiller du ministre de l’Intérieur, puis Premier ministre, Dominique de Villepin. Tavernier reprend Raphaël Personnaz pour le rôle du conseiller et donne à Thierry Lhermitte celui du ministre.
Le cinéaste ne réalisera plus qu’un documentaire en 2016, Voyage à travers le cinéma français, projeté à Cannes et devenu une série documentaire à la télévision. Bertrand Tavernier y clame son amour pour les films et les cinéastes qui ont bercé son enfance et sa cinéphilie. De 1930 à 2008, le film de 3h15 compile 594 extraits qui couvrent 94 longs métrages, choisis et commentés par le réalisateur-cinéphile.
Bertand Tavernier revient sur cette cinéphilie en tant qu’invité à Radio France qui lui offre en 2019 carte blanche pour une série de concerts consacrés aux bandes originales de films français. De 1933 (14 Juillet, de René Clair) à 1975 (Le Vieux Fusil, de Robert Enrico), en passant par Le Mépris, Mon Oncle… Bertrand Tavernier réhabilite la musique de films, un art négligé qu’il connaît avec érudition. Comme un chant du cygne.
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