Clara Ysé, voix hors du temps de la chanson française

  • Oceano Nox, le premier album de l’autrice, compositrice et interprète Clara Ysé est sorti le 15 septembre 2023.
  • « Mon album parle de ce que l’on fait avec ce qui est brisé à l’intérieur de nous. On découvre que, souvent, ce n’est pas réparable, mais on peut réinventer un monde et donner un sens à ce qui a été cassé », explique-t-elle à 20 Minutes.
  • « On compose des chansons quand on n’arrive pas à formuler quelque chose et on le comprend des années après. Par le retour des gens, on prend conscience des différentes facettes d’un morceau. D’ailleurs, la signification d’une chanson appartient à l’auditeur davantage qu’à l’artiste », croit-elle fermement.

La voix de Clara Ysé ne fait pas son âge. L’artiste fêtera ses 31 ans en octobre mais, en l’écoutant chanter, sans la regarder, on donnerait aisément dix années de plus à son timbre. On lui fait part de cette réflexion. Elle ne s’offusque pas. Elle répond, d’abord amusée : « Tout le monde me dit ça. Cela me pose question. » Puis précise : « L’émotion est sans âge. Elle n’est ni contemporaine, ni passée, ni futuriste. On dit souvent des voix qui nous émeuvent – pour ma part, je pense à Mercedes Sosa et Björk – qu’elles sont inclassables dans une époque. »

Inclassable, Clara Ysé l’est donc aussi. Sa voix chantée laisse entendre les accents lyriques que l’apprentissage du chant classique, entamé à 8 ans, a forgés. On note l’élégance des mots articulés, sans que rien ne sonne anachronique. Les syllabes se déposent sur des mélodies entraînantes, parfois épiques, ou hypnotiques. Les orchestrations en appellent aux cordes et aux cuivres autant qu’aux synthés et à l’électro. Parler de « chanson française » semble ici limitatif : elle est sous influence de musiques traditionnelles, à commencer par le rébétiko grec et le répertoire de la mexicaine Chavela Vargas. « Ce qui me touche dans ces musiques-là, avance Clara Ysé, c’est le côté très populaire : la faculté qu’a la musique à rassembler prend vraiment une force particulière. Dans ce registre, les textes sont forts, simples, directs… »

« Ce que l’on fait avec ce qui est brisé à l’intérieur de nous »

Clara Ysé, qui a publié en 2021, chez Grasset, un roman, Mise à feu, sait la force des mots. Toute petite, elle s’imaginait déjà chanteuse une fois grande, mais elle s’est aussi très tôt plu à écrire des poèmes. « La musique, c’était mon territoire, mon enclave protégée, un lieu où je me sentais libre, raconte celle qui a commencé à jouer du violon à 4 ans. Pour moi, la poésie était une manière de ramener l’écriture vers le domaine musical. »

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Le titre de son premier album, Oceano Nox, qui sort ce vendredi, a été soigneusement choisi. « Quand on les lit, il n’est pas forcément évident qu’il s’agit de latin, ils donnent la sensation qu’ils sont futuristes. Cela résume bien ce que j’ai essayé de faire dans les arrangements et la production du disque, en utilisant des éléments anciens et d’autres plus contemporains pour dessiner un futur désirable. C’est un titre qui nous apparaît d’abord dans sa musicalité plutôt que dans son sens. »

Clara Ysé l’a emprunté à une phrase de l’Eneide de Virgile, un texte qu’elle « adore ». La citation intégrale est « Et ruit Oceano Nox », ce qui signifie « Et la nuit s’élance de l’océan ». Une formule que l’autrice, compositrice et interprète trouve « à tomber ». Et pertinente. « Mon album parle de ce que l’on fait avec ce qui est brisé à l’intérieur de nous. On découvre que, souvent, ce n’est pas réparable, mais on peut réinventer un monde et donner un sens à ce qui a été cassé. C’est un album de transformation dans le sens où il pose la question de comment on rencontre notre « océan nuit » et comment on le traverse. »

Drame

Il nous faut alors aborder au cours de notre entretien avec l’artiste le délicat sujet de la disparition de sa mère, la psychanalyste et psychologue Anne Dufourmantelle. En juillet 2017, elle a succombé à un arrêt cardiaque en tentant de sauver un enfant de la noyade. Elle avait 53 ans. Pour qui en a connaissance, ce drame semble hanter le disque. La chanson Lettre à M pourrait être une tentative d’exorcisme cathartique : « Aujourd’hui j’ai pensé : Mais va-t-il arriver, ce temps espéré où tu cesseras de me manquer, où je ne voudrais plus t’enlacer ? »

« C’est un événement qui a été déclencheur de quelque chose dans ma vie : il fallait bien que je fasse un truc de ça. Mais la musique fait partie de moi depuis que j’ai 4 ans, j’aurais donc fait un album de toute façon, qui n’aurait certainement pas été le même puisqu’un album vient de tout ce qu’on a traversé », confie Clara Ysé.

Tous ses textes partent de l’intime, de son intimité, mais elle laisse volontiers le public se les réapproprier. « On compose des chansons quand on n’arrive pas à formuler quelque chose et on le comprend des années après. Par le retour des gens, on prend conscience des différentes facettes d’un morceau. D’ailleurs, la signification d’une chanson appartient à l’auditeur davantage qu’à l’artiste », croit-elle fermement.

Ainsi, Le monde s’est dédoublé, la chanson qui a donné son titre à son premier EP autoproduit édité en 2018 – et qui figure dans une version réorchestrée sur Oceano Nox – a été découverte par beaucoup deux années plus tard, en pleine crise du Covid-19. « Au moment du confinement, on m’a fait plein de retours, comme si elle avait été écrite pour aider à traverser cette période. Il y a quelque chose qui m’a dépassé », se remémore la chanteuse.

« Si tu savais la haine qui coule dans mes veines, tu aurais peur »

Elle nous parle aussi de ce message qu’un homme lui a envoyé. Il lui disait que ça y était, il était sûr d’avoir compris les paroles. Il était pour lui évident que le texte évoquait les larmes qui, en poignant au bord des yeux, dédoublent notre vision du monde. Clara Ysé aime cette interprétation mais, elle ajoute que son intention, avec cette chanson, était de parler « des moments de sidération qui peuvent arriver lors d’un drame, par une mélancolie ou une grande joie. Il y a une vague d’intensité vécue tellement haute que le corps se dissocie. Souvent, ce sont des expériences qui sont assez flippantes et on a l’impression de ne plus comprendre le réel. »

On a compris Douce comme une adresse à un compagnon ou aux hommes en général. Or, en entonnant « Si tu savais la haine qui coule dans mes veines, tu aurais peur » elle veut plutôt parler de « l’injonction à la douceur qui nous coupe de la vraie douceur, qui coexiste avec la colère et l’indignation ». On voit dans Souveraines, dans laquelle elle chante « Vous êtes souveraines, femmes qui côtoyez la haine », une dimension féministe. « Cela ne se veut pas féministe à la base, cela part comme quelque chose d’intime, mais comme la société est ce qu’elle est, cela devient féministe. »

Une journaliste qui nous a précédés a avancé l’hypothèse d’une célébration de la « puissance féminine » à travers un album puisant dans un champ lexical mystique fait de « soleil à minuit » et de « magicienne ». Clara Ysé n’y croit pas, pas davantage qu’à la « puissance masculine ». Elle donne sa définition : « Pour moi, la puissance, c’est arriver à se connecter à son désir, à tenir sur son fil rouge. » Sur Oceano Nox, elle y parvient, équilibriste de l’émotion. Forte. Et sans âge.

Sur scène

Clara Ysé se produira en concert au Café de la Danse, à Paris, les 26 septembre, 6 novembre et 5 décembre. Elle sera aussi à l’affiche du Rex, à Toulouse, le 16 novembre.

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