En Pologne, la nouvelle loi encadrant l’IVG tue des femmes

« Je ressens de la colère, de la frustration, de la tristesse et de la peur. Je refusais de croire au pire, eh bien ce sera pire », nous expliquait Urszula Grycuk en juillet 2020, au lendemain de la réélection d’Andrzej Duda, le représentant du parti Droit et justice (PiS) alors au pouvoir en Pologne depuis 5 ans. Elle avait hélas raison. Chargée du plaidoyer international à la Fédération pour les droits des femmes et le planning familial (Federa), Urszula Grycuk est mobilisée comme jamais contre cette loi inique qui, n’ayons pas peur des mots, tue des femmes en Pologne. 

Dans ce pays traditionnellement catholique qui disposait déjà de l’une des lois les plus restrictives d’Europe en matière d’avortement, la situation s’est aggravée en octobre 2021 lorsque la Cour constitutionnelle a déclaré les interruptions de grossesse pour malformation fœtale « inconstitutionnelles ». Tout avortement est désormais interdit en Pologne, sauf en cas de viol et d’inceste, ou lorsque la vie ou la santé de la mère sont considérées en danger. Le gouvernement a justifié cette interdiction comme un moyen de mettre fin à ce qu’il appelle des « avortements eugéniques » mais, selon les militantes, la nouvelle loi oblige les femmes à mener des grossesses non viables.

En novembre dernier, des milliers de Polonais-es ont manifesté dans tout le pays en scandant « Pas une de plus » après la mort d’Izabela, 30 ans. Enceinte de 5 mois, elle est décédée d’un choc septique après que les médecins lui ont refusé une IVG.

Aujourd’hui en Pologne, privées de leurs droits basiques, les femmes ont peur de tomber enceintes.

Puis, le 25 janvier, c’est Agnieszka. T., 37 ans, qui est décédée à l’hôpital de Czestochowa. Mariée, déjà mère de trois enfants, elle attendait des jumeaux. Sa famille témoigne sur Facebook : elle était au premier trimestre de grossesse lorsqu’elle s’est rendue à l’hôpital, le 21 décembre, en raison de fortes douleurs abdominales et de vomissements. « Ses plaintes avaient été rejetées auparavant, (le personnel médical) disant que s’agissant d’une grossesse gémellaire, il était normal de ressentir de la douleur. »

Son état de santé se détériore. Le 23 décembre, les examens montrent que l’un des fœtus est mort. « Ils ont attendu que les fonctions vitales de l’autre jumeau s’arrêtent d’elles-mêmes. Agnieszka a porté un enfant mort dans son utérus pendant encore sept jours. La mort du deuxième des jumeaux n’est survenue que le 29 décembre 2021.» Toujours selon la famille, deux jours supplémentaires se sont écoulés avant que les médicaments déclenchant l’interruption de la grossesse ne fassent effet le 31 décembre. Comme Izabela, Agnieszka mourra de septicémie. « C’est la preuve que le gouvernement actuel a du sang sur les mains », s’indigne la famille défendue aujourd’hui par l’avocat de Federa. Entretien avec Urszula Grycuk 

Marie Claire : Après les décès d’Izabela, 30 ans, en novembre dernier et d’Agnieszka, 37 ans, fin janvier, les craintes des activistes se sont révélées justes. Cette loi est criminelle…

Urszula Grycuk : Absolument, cette loi tue des femmes. On connait bien l’histoire d’Izabela et d’Agnieszka mais notre inquiétude est l’existence possible d’autres cas similaires : dans les médias, il y a de plus en plus de femmes qui témoignent des expériences horribles vécues à l’hôpital lors de leur grossesse. Aujourd’hui en Pologne, privées de leurs droits basiques, les femmes ont peur de tomber enceintes. Elles savent qu’elles n’auront pas accès à des soins décents et seront confrontées à des médecins paralysés par la peur quand il leur faudra prendre une décision vitale. Le moins que l’on puisse dire est que la qualité des soins obstétriques a baissé drastiquement. 

Sauver la vie d’un foetus n’est pas toujours ce qu’une femme enceinte désire le plus.

Depuis ces affaires qui ont été médiatisées, Federa doit être très sollicitée ?

Oui, on reçoit énormément d’appels de femmes abandonnées à leur sort. 

Nous sommes bien organisées, malgré notre petite équipe de 7 personnes, nous arrivons à gérer. Si elles apprennent assez tôt leur grossesse, elles peuvent aller avorter dans des pays voisins ou choisir un avortement médicamenteux en commandant des pilules à l’étranger.

Dans le cas de malformation du foetus, ce qui constitue une menace pour leur santé mentale, elles peuvent consulter un psychiatre et obtenir un certificat. Cela leur donne le droit à une IVG dans un hôpital public polonais. Mais ce n’est pas facile car beaucoup de médecins ont très peur de pratiquer des IVG même dans ces conditions légales. Nous avons heureusement un réseau de médecins à nos côtés malgré la stigmatisation qui pèse sur eux aujourd’hui en Pologne.

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